
La Grande Guerre de 1914-1918 est un réceptacle de drames multiples. Des tués en masse, des blessés innombrables, des invalides, mais aussi des prisonniers de guerre.
Lorsque l’Armistice surviendra enfin, le 11 novembre 1918, 520 000 soldats français seront recensés dans les camps en Allemagne. 125 000 de ces captifs l’ont été à l’aube de la guerre, avant septembre 1914.
Bien entendu, ces prisonniers de 1914-1918 ne sont pas maltraités par leurs geôliers. Les camps de la Première Guerre mondiale ne sont pas ceux des nazis.
Mais ces prisonniers vivent l’ennui, la privation d’informations, l’inquiétude quant au regard que l’Armée et la population porteront sur eux à leur retour.
Au premier rang, les musiciens brancardiers. Effets et instruments gisent au sol. Un médecin en blouse blanche commence ses soins.
Jean Delfour, maréchal des logis à la 1re batterie du 18e RAC, est fait prisonnier à Bertrix le 22 août 1914.
Treize Feldpostkarte [cartes postales] permettent d’approcher les préoccupations de ce prisonnier de guerre.
Détenu à Ohrdruf, il écrit à ses parents à Baziège, en Haute-Garonne.
Le 19 juin 1915, une carte permet de le localiser dans un commando de Soltau. Puis, c’est un retour à Ohrdruf.
Les deux dernières cartes des 10 et 22 août 1916 viennent de Langensalza, signe des déplacements fréquents de prisonniers de camps en camps.
Le 17 - 9bre
Je reçois lettre du 2 - 9bre. Suis en bonne santé. Ai reçu les 50 F, envoyez-moi 50 de plus. Les frères Laporte ne sont pas ici et n’en ai pas de nouvelles. J’ai déjà écrit à Tarbes. Donnez-moi si possible des nouvelles de J. Arséguet ! Bonjour à tous les parents et amis.
Bons baisers
J. Delfour
Dès la première carte, Delfour, qui a reçu 50 Francs en réclame 50 de plus. Le prisonnier a besoin d’argent car la nourriture est insuffisante, il faut pouvoir acheter de quoi compléter et améliorer le repas à une « cantine » gérée par les prisonniers.
L’heure est d’abord aux nouvelles quant aux camarades. Il est en demande, il répond aussi qu’il est sans nouvelles de Laporte, un brigadier toulousain de son régiment, tué le 22 août. Jean Antonin Arséguet lui, est un sous-lieutenant du 143e R.I., né dans le même village de Baziège, qui sera tué le 2 novembre 1914.
La signature est intéressante. Les garçons, même à leurs parents, signent du nom de famille et non du prénom.
Le 27–11-1914La signature est plus affectueuse. L’argent est une grande préoccupation. La carte, pré imprimée, ne permet pas une longue correspondance. Un petit espace de 145 mm x 32 mm est réservé au texte pour une « lettre brève et lisiblement écrite » indique un tampon. Le prisonnier ne doit pas donner d’informations militaires ni dénigrer les Allemands. Les lettres sont contrôlées par la censure militaire du camp.
Je viens de recevoir à l’instant le second mandat. J’ai également reçu le premier. Vos lettres arrivent régulièrement. Suis en bonne santé. J’ai écrit à Tarbes ainsi qu’à Villefranche. Bonjour à tous les voisins. Touchez-vous la moitié de ma solde ?
Mille baisers
Jean
Le 9–1–1915
J’ai reçu le 3e mandat. Suis en bonne santé. Ne m’envoyez plus d’argent, mais des vivres tels que sardines à l’huile, chocolat, saucisson etc. Ai écrit à Marius et à Tarbes. Dans tous les cas donnez-leur le bonjour de ma part quand vous leur écrivez car je n’ai qu’une carte à envoyer tous les 15 jours. Gracieux bonjour aux parents et amis sans oublier Bénazet et J. Arséguet. Dans vos lettres donnez-moi des nouvelles.
Mille baisers.
Le 9 janvier 1915, il vient de recevoir son troisième mandat. Ses besoins sont autres. En effet, les prix de la cantine sont très chers, il vaut mieux recevoir des colis alimentaires. Le prisonnier a peu le droit d’écrire. Plus que des formules toutes faites, il préfère des informations. Ainsi, il ignore toujours le décès de son ami lieutenant.
Le 26 février 1915, il a reçu un colis et réclame des œufs. Il se déclare en bonne santé, ainsi que Cadillon, un maréchal des logis chef de la 3e batterie. Une mention indique désormais, en français et en anglais :
Prenez note de toujours indiquer le numéro du prisonnier pour tous les envois (lettres, paquets, mandats). – Répondre par des lettres brèves et lisibles – ne faire aucune allusion aux faits de guerre.
Le 8 mars 1915, il demande trois colis par mois, et se plaint du climat : « Le froid est très vif, et il neige tous les jours. »
Le 5 mai 1915, il accuse réception d’un colis du 12 avril. La formule de politesse montre qu’il souffre de l’éloignement : « Gracieux bonjour à tout le monde là-bas, et pour vous, de loin, bons baisers. »
Le 19 juin 1915, on apprend qu’il a changé de camp, ce qui était très fréquent, probablement pour compliquer les plans d’évasion : Jean Delpoux, lui, est à Ahlen, en groupe de travail, dépendant de Soltau dans le Hanovre.
Le 15 octobre 1915, revenu à Ohrdruf, il a reçu des chaussons de laine et de la langue de bœuf : « Je ne peux la manger tellement elle est poivrée, envoyez à la place une autre conserve, veau ou tripes à votre choix. »
Le 19 octobre 1915, il réclame : « lard ou jambon, graisse, haricots, pois cassés, lentilles, ail et oignons, macaronis. Je pourrai préparer moi-même ces légumes ici et les préfère aux conserves ».
Le 20 mars 1916, il pointe les dysfonctionnements du courrier :
« Vous me dîtes dans votre dernière lettre que vous n’avez pas eu de mes nouvelles depuis ma lettre du 24 janvier ; ceci ne m’étonne pas ; il faut compter toujours sur des imprévus au sujet de la correspondance. »
Le 10 juillet 1916, il doit rassurer ses parents, il a de nouveau été transféré, cette fois à Langensalza, toujours en Thuringe :
« Ai reçu ces derniers jours le colis contenant les petits pois ainsi que les deux boîtes de “Kola”. Au sujet de ma santé, ne vous faites pas trop de mauvais sang, je me porte bien, et si je vous ai demandé un fortifiant, c’est en prévision au cas où j’en aurais besoin. Les vivres que vous m’envoyez vont bien ainsi, et comme je vous l’ai déjà dit, envoyez de nouveau des haricots secs avec graisse ou lard ; plus de vermicelle nous en avons en quantité ; vous pouvez cependant envoyer du macaroni. Écrivez à Tarbes de ne plus envoyer du pain. Vous devez savoir que nous ne le recevons plus. Pour le charbon de bois, un envoi toutes les 3 semaines sera suffisant. N’oubliez pas de m’envoyer du savon pour mon linge. J’ai aussi reçu le mandat envoyé le mois dernier. »
Le 14 août 1916, il note que :
« le temps est très beau et la chaleur est assez forte quoique n’étant pas aussi élevée que chez nous. »
« ce qui manque le plus, c’est de la graisse ou du lard. »
Le 22 août 1916, il se plaint d’avoir reçu de la viande gâtée par la chaleur :
« Je vous prie, pendant la période de grandes chaleurs, de n’envoyer que de la viande rôtie que vous recouvrirez de graisse, ainsi j’aurai à la fois de la viande et de la graisse qui est surtout de toute utilité. »
En 1915, 406 prisonniers de guerre allemands sont employés dans le Gers. Ils sont 797 en 1918. Ils sont principalement utilisés aux travaux agricoles, pour combler en partie le vide laissé par les paysans mobilisés. En France, au moment de l’armistice de 1918, environ 350 000 soldats sont internés dans le pays.