La tranchée est un très ancien accessoire de défense, utilisée de façon significative par exemple pendant la guerre de Sécession. Mais ce qui donne à ce classique de la guerre ses dimensions nouvelles, ce sont ses proportions inédites.
La démesure dans l’espace : 800 km de front, en deux ou trois lignes, plus les boyaux : Dans Le feu, Henri Barbusse fait formuler à l’un de ses personnages l’estimation réaliste de 10 000 kilomètres creusés.
La démesure dans le temps : du trou d’homme amélioré à la tranchée organisée, on peut parler d’histoire des tranchées, univers évolutif et non donné une fois pour toutes.
La variété des réalités malgré un vocable unique : sableuses et inondées des Flandres, argileuses d’Artois, crayeuses de Champagne, taillées dans le granit des Vosges.
La cohabitation de formes très différentes à quelques hectomètres : 1re ligne, où le danger est permanent, 2e ligne plus protégée et plus confortable, parallèle de départ creusée juste avant un assaut.

La cohabitation dans cet univers clos de l’archaïque (gabions et fascines, grenade même actualisée) et du moderne (lance-flamme, gaz de combat, artillerie de tranchée).
Au passage, signalons que l’emploi de moyens de destruction militaires empruntés directement à la destruction des animaux nuisibles par le feu comme par le gaz (rats, insectes), comme l’utilisation du barbelé militaire copié sur le parcage des animaux, lèvent des inhibitions morales qui s’épanouiront tragiquement dans la suite du XXe siècle. Comme pour l’incommunicabilité des revenants, il est juste de dire que 1914-1918 prépare la temporalité suivante, certes distincte, 1939-1945.

Une Tranchée à « La Croix des Carmes » en 1915 On note la présence d’un gabion, cylindre de branches tressées rempli de terre et utilisé comme protection. Les fascines pour remblayer les parois de tranchée n’étaient pas rares. Ces équipements archaïques de la guerre en dentelle sont fréquents.

Ainsi, dans cette guerre de siège, deux matériaux apparaissent, qui constituent une vraie nouveauté, le béton et le barbelé.
Si le ciment est connu depuis l’antiquité, le béton armé a été mis au point en Allemagne en 1902, il est une des nouveautés majeures de 1914-1918. Il sert à édifier des abris à l’épreuve des obus. Mais ils vont être à l’origine d’une nouvelle forme de sociabilité des soldats.
Les abris ne sont pas que des ouvrages militaires. Ils sont d’abord, pour les soldats qui y survivent, un lieu de convivialité, un espace sécurisé lorsque l’orage gronde dehors. Les occupants sont souvent les hommes d’une escouade, cette plus petite unité militaire constituée principalement pour les tâches de la soupe. Rien d’étonnant à ce que les locataires d’un abri tentent d’en faire un nid douillet, avec l’illusion d’y oublier la guerre.

Les barbelés, inventés aux Etats-Unis en 1850, deviennent vite un produit industriel, utile pour les troupeaux. Il faut relever que son premier emploi militaire date de la guerre des Boers, les impérialistes anglais isolent les raids des Afrikaners qui luttent pour une indépendance bientôt synonyme d’Apartheid. Dans la Grande Guerre, c’est sa naissance comme moyen de contrôle des êtres humains, les combattants, les prisonniers militaires, les prisonniers civils. Ils engendrent d’ailleurs un nouveau type de mort : la mort dans le no man’s land, « sécher sur les fils de fer ».
L’appellation « guerre de siège » a été retenue pour la guerre de tranchées. Rien n’est plus pertinent. Les parties sont certes à la fois l’assiégeur et l’assiégeant, la géométrie n’est plus circulaire mais marquée par deux lignes à évolution parallèle ; cependant, les mécanismes tiennent davantage de Vauban que de la bataille Napoléonienne. Une historienne américaine a comparé les armées épuisées de l’automne 1914 à deux cerfs au combat dont les bois se sont coincés mutuellement…

Les tranchées : l’âge classique, à compter de 1915

Sur les huit cents kilomètres de front, les tranchées sont loin d’être identiques. Tranchées sableuses et inondées des Flandres, tranchées argileuses d’Artois, tranchées crayeuses de Champagne, tranchées taillées dans le granit des Vosges. La géologie crée la diversité. Depuis les tranchées initiales qui devaient favoriser l’offensive et la marche en avant et non arrêter les troupes derrière des abris, les prescriptions de l’État-major ont évolué. Il est désormais recommandé :

  • de réduire la hauteur des remblais au-dessus du sol ;
  • de cacher les tranchées en recréant le décor initial.
Il s’agit d’être le moins visible possible pour l’exploration aérienne et le tir d’artillerie.
Mais ce n’est qu’en 1916, avant Verdun, que l’État-major entérinera la nouvelle conception des tranchées, art autonome de la fortification en campagne et non dérivée de la manœuvre en publiant une instruction sur les travaux de campagne à l’usage des troupes de toutes armes qui sera la référence jusqu’à la fin du conflit. L’expérience pratique des soldats a largement précédé la théorisation du Grand quartier général (G.Q.G.)… Le GQG est le grand état-major de l’armée française. Il est dirigé jusqu’en 1916 par le généralissime Joffre. Il prépare les grandes offensives, organise les transports, veille aux approvisionnements en hommes, en nourriture et en matériel.

La première ligne

Les tranchées de première ligne ne sont pas rectilignes, mais en zigzag. En effet, un ennemi qui pénètre avec des mitrailleuses dans la tranchée pourrait prendre les défenseurs par des tirs en enfilade. Le tracé est régulièrement coupé par des tas de terre, les pare-éclats, destinés à freiner la propagation des éclats d’obus dans la tranchée. De plus, assez souvent, on trouve des passages rétrécis, les chicanes, destinées à freiner une infiltration adverse.
Les soldats sont perchés sur une banquette de tir, et protégés par des sacs de terre, destinées à absorber les balles. Régulièrement, des triangles de fer, pointe vers la ligne ennemie, sont insérés dans cette bordure, les créneaux de tir ou d’observation.
Des tranchées en impasse, les sapes, sont souvent construites en avant de la première ligne pour y installer les postes d’écoute. On protège comme on peut les guetteurs avec des sacs de terre ou des tôles d’acier.
Le repos se passe dans des trous, les abris, creusés du côté de la ligne adverse, pour éviter balles et éclats.

L’avant de la tranchée de première ligne est protégé par des réseaux de fils de fer barbelés. Quand c’est possible, le réseau est installé sur des piquets, de nuit. Mais quand l’ennemi est trop près, il faut se contenter de jeter par-dessus la tranchée les réseaux Brun. Ce rouleau de barbelés souples se déploie alors sur le terrain en accordéon. Il faut encore accrocher sur ce réseau des signaux d’alerte, cloches, grelots, voire tout simplement des boîtes de sardines.
Parfois, la tranchée est couverte d’un grillage serré destiné à arrêter les grenades.

Les mitrailleuses sont placées le plus souvent en léger retrait de la première ligne, dans des blockhaus afin de faciliter les tirs de flanquement.
Une bonne organisation défensive permet très vite d’imposer le service de garde de jour à un homme sur quatre, renforcé la nuit à un homme sur deux par alternance de deux heures. De plus en plus, l’assaut ne se produit pas à partir de la tranchée de première ligne. Il faut au préalable creuser des sapes perpendiculaires à la première ligne pour se rapprocher de l’ennemi et réduire le no man’s land. Au dernier moment, la nuit qui précède l’action offensive, les extrémités des sapes sont reliées entre elles pour former la parallèle de départ où seront rassemblées au dernier moment les troupes d’assaut.

La deuxième ligne

En arrière, si possible en utilisant une pente, on place la tranchée de deuxième ligne, dans laquelle doivent prendre place les unités de soutien. Il arrivait que ces tranchées soient semi-couvertes par un plafond de rondins sur la moitié de la largeur de l’ouvrage pour abriter des troupes non susceptibles d’essuyer en premier choc une attaque surprise.
Les deux lignes sont reliées entre elles par des boyaux de communication, rapidement appelés boyaux tout court, aussi profonds que les tranchées mais moins larges, eux aussi sinueux. Le boyau, c’est le chemin naturel du ravitaillement et de la relève.
Les observatoires doivent permettre à l’artillerie de régler ses tirs. Arbres réels puis factices, tours camouflées remplissent ce rôle. Les canons doivent très vite être mis à l’abri du repérage aérien.
Des casemates sont construites à demi enterrées, le plus souvent en rondins. Seule la gueule du tube émerge de l’abri
La communication se fait par téléphone. Les lignes courent le long des tranchées et des boyaux, attachées de manière désordonnée sur des piquets de bois. Les appels attention au fil sont incessants.

Appellations officielles et verve populaire

Une fois installés durablement dans la guerre, les encadrements tentent d’imposer une dénomination officielle, faite de chiffres et de lettres : la tranchée 202, l’ouvrage K, la sape S1… Mais la créativité des hommes va s’imposer. Près de Perthes, une grande place d’armes sera dénommée très vite Place de l’Opéra, les chefs devant suivre pour se faire comprendre des soldats. Même remarque d’ailleurs pour les appellations de bois ou de points remarquables : bois des Mitrailleuses, bois des Allemands, bois de la Brosse à Dents…