Le témoin est né à Marestaing, près de l’Isle-jourdain, dans le Gers. Étudiant en droit, il est engagé volontaire en 1914.
Il écrit sur des carnets toilés « au crayon-encre [dont] certaines pages sont estompées sous l’action de l’eau ». Pierre Saint-Laurens entre à la caserne de Mirande, au 88e R.I., le 12 août 1914. Pendant son instruction, les carnets ne contiennent que des appréciations sur la situation militaire générale et des portraits des gradés. Le 15 novembre 1914, le témoin est volontaire pour des renforts, 50 hommes par compagnie. Le 17 novembre, le témoin rejoint en Champagne les cantonnements de son régiment.

Le soir même, Pierre Saint-Laurens découvre la guerre. Une cabane prend feu.

« 11 heures. Après le baptême du feu de cette nuit, nous venons de recevoir un autre baptême du feu. Trois obus viennent avec fracas de tomber à 50 mètres du camp. Ils causent heureusement de petits dommages, que quelques éclats de fer qui tombent de ci de là sur les bicoques. Un tombe à côté de moi. Je le ramasse, le regarde un peu anxieusement. C’est un tout petit morceau de fer à arêtes vives, un morceau de l’étui, et je le rejette avec dédain. C’est du fer allemand. C’est un peu notre faute si ces obus sont venus si près. Toute la matinée nous nous étions attardés, les jeunes, à regarder les réseaux de fils de fer barbelés qui protégeaient notre camp et à chercher au loin les invisibles tranchées allemandes. On nous avait peut-être repérés et on nous lançait quelques obus, quelques cartes de visite, en guise d’avertissement à mieux se tenir. »

Pierre Saint-Laurens, écrit le 25 novembre 1914 dans ses carnets de guerre à propos de la soupe :

« La soupe ! Ah, je m’en souviendrai longtemps de ces soupes mangées dans cette campagne 1914. Faite avec une eau qu’une commission d’hygiène même la moins scrupuleuse, ferait rejeter avec dégoût. Elles arrivent pourtant à avoir un goût quelconque que l’on trouve excellent à force d’y mettre de la viande et de bonnes choses. […] Mais cette eau qui fait notre soupe, nous savons ce qu’elle nous coûte. Il faut aller la chercher en convoi à 2 kilomètres au village de Somme-Suippe (Marne). »

Le 30 décembre 1914, le témoin relate l’assaut de deux compagnies de son bataillon, le 3e :

« À 5 heures du matin, alors que l’on dormait encore profondément, un ordre, d’avoir à se préparer immédiatement pour le départ, vient nous tirer de la cabane où l’on se trouvait entassés avec des territoriaux du 109e. On ne se pose même pas la question de savoir où l’on va. C’est l’éternelle alerte. On va peut-être même trotter pour rien. À 6 heures, après avoir hâtivement pris le café, on rejoint dans un bois voisin, à quelques 800 mètres de là, la 9e et la 10e compagnies massées à côté d’une compagnie du 4e génie, arrivant toute fraîche du dépôt. On forme les faisceaux, on pose les sacs et nous voilà, en attendant de nouveaux ordres, à chercher un abri contre la bise glacée du matin. 9 heures. La 9e et la 10e compagnies sont parties, ainsi que la compagnie du génie. C’est, dit-on, pour aller faire un assaut du côté du 83e. Le génie, grenade en mains, doit essayer d’abord de jeter le trouble et l’effroi dans la tranchée ennemie, puis l’infanterie doit, à la baïonnette, s’emparer de la tranchée. Si les deux compagnies envoyées ne suffisent pas, nous devons arriver comme renfort.
2 heures. Un ordre arrive, on regagne nos tranchées. Nous ne servirons plus à rien aujourd’hui et nul n’en est fâché, car il fait un froid des plus vifs et la terre, profondément gelée, empêche une marche rapide. Une batterie de 75 placée juste derrière nous à la lisière du bois voisin commence à taper des salves longuement espacées d’abord. Puis, il peut être 3 heures et demi, les coups se succèdent sans relâche et cela dure, dure jusqu’à 4 heures. Maintenant ce doit être l’attaque dont nous ne connaîtrons pas le résultat avant demain probablement.
À 5 heures, des soldats du génie arrivent sales, sans fusil, sans équipement. Ils ont l’œil hagard, on dirait des fous. Par phrases hachées, car ils sont à bout de souffle, ils racontent comment ils se sont sauvés là-bas de cet enfer, où on les a hachés. Et ce qu’ils disent nous apprend que l’artillerie allemande est venue interrompre leur travail de sape, leur tuant des hommes, les obligeant à fuir. Mais du résultat de l’attaque, du travail des pontonniers, ils ne savent rien. Eux, ils se sont enfuis comme des lâches, abandonnant tout et leurs camarades pour sauver leur peau.
6 heures du soir. Les résultats de la journée d’aujourd’hui arrivent. Ils ne sont ni brillants, ni à notre honneur. Mais voici les faits. Tandis que massées dans les boyaux, la 9e et 10e compagnies attendent l’ordre d’attaquer à la baïonnette, le génie travaille à construire la sape qui lui permettra d’arriver tout près de la tranchée allemande où il doit jeter ses grenades à mains. Mais inexpérimentés comme des soldats qui n’ont jamais été au feu, et peut-être curieux d’apercevoir des Boches, là-bas le génie commet des imprudences et se laisse voir par les Allemands. Ceux-ci les laissent faire un temps bien tranquillement puis soudain c’est une avalanche de fer et de feu qui s’abat sur eux, à côté d’eux plutôt. Quelques obus bien placés qui viennent leur tuer quelques hommes, en couvrir d’autres de terre et blesser d’autres sèment la panique dans leurs rangs et ils s’enfuient sans que rien ne puisse les retenir. Les officier eux-mêmes sont impuissants et, malgré le terrible exemple de leur capitaine qui brûle la cervelle à un homme, ils reculent. Cependant l’attaque est commencée et il faut la finir. À peine notre artillerie a-t-elle fini de tirer, on donne l’ordre à la 9e compagnie de partir à l’assaut. Les hommes ne peuvent partir que par le bout du boyau et un par un. Ils doivent se grouper à l’abri derrière un pli de terrain, à quelques 10 mètres de la tranchée ennemie. De là, tous ensemble, ils bondiront pour l’assaut. Le premier part et arrive sans mal à l’endroit désigné. Un deuxième qui le suit est atteint par une balle ennemie qui l’étend raide mort. Un troisième est blessé. Un quatrième arrive. Des défaillances se produiront chez des hommes. Ils parlent de ne pas partir, qu’on les envoie à une mort certaine. Leur capitaine, pour leur redonner du courage, part, entraînant avec lui une vingtaine d’hommes seulement sur la compagnie. Le reste n’a pas bougé malgré les exhortations des lieutenants qui partent à leur tour suivis encore de rares soldats. Et sur tous ceux qui sont partis, sept sont revenus sains et saufs.
Le reste était mort ou blessé le long du chemin qui va de notre tranchée à la tranchée allemande. Le capitaine et un lieutenant avaient trouvé la mort sur le parapet de la tranchée allemande. Un autre lieutenant, très grièvement blessé, était couché à quelques mètres seulement de notre tranchée où une balle l’avait atteint à la poitrine. La 10e Compagnie qui aurait dû partir à la suite de la 9e n’avait pas voulu marcher. Et pourtant les quelques hommes qui étaient allés là-bas rapportaient que dans la tranchée allemande, ils n’avaient vu personne, que les Allemands étaient partis, mais que vu leur petit nombre, ils n’avaient pu rester, la peur des uns avait déteint sur les autres et comme c’est toujours le cas, s’était accrue. Lâches, ils avaient eu peur et transformé en insuccès ce qui, avec un peu de décision, aurait été un succès certain. On nous prévient que demain c’est à nous d’aller réparer cet échec, à nous d’aller prendre cette tranchée qu’on n’a pas su prendre aujourd’hui… allons la tâche sera plus rude car l’ennemi prévenu sera certainement sur ses gardes. On tâchera pourtant de faire vaillamment son devoir et de reprendre l’honneur perdu. »

Après l’échec de deux compagnies, les deux « fraîches » doivent attaquer à leur tour, le lendemain. Finalement, l’assaut n’aura pas lieu.

31 décembre

« Comme hier, réveil à 5 heures. Dehors sous un ciel semé de larges nuages noirs où filtrent quelques rayons de lune, il fait froid. À 6 heures après avoir laissé au petit bois la 9e et la 10e Compagnies, on se met en route vers le lieu du combat. La 11e Compagnie est en tête. C’est elle qui partira la première à l’assaut avec le génie. Nous la suivrons pour augmenter l’étau et assurer le triomphe. Cette fois-ci tout doit être fin prêt. On ne partira pas un par un. Des gradins ont été faits dans la tranchée de départ. La compagnie d’assaut doit s’élancer toute entière à la fois et se masser devant le petit bois en avant de la tranchée ennemie ; Là, nous devrons les rejoindre et tous ensemble enfin, sauter dans la tranchée boche.
Et tandis que sous les couverts on s’achemine lentement vers le boyau sur la terre glacée, les sentiments les plus divers agitent nos âmes, mon âme. L’année s’achève et s’achève bien mal pour nous. Combien de ceux qui sont ici pleins de vie et de santé verront la jeune année 1915 ? On voudrait ne pas y songer, mais cette pensée-là revient au cœur de chacun comme une obsession et se traduit en paroles amères, mais pleines de résignation pourtant ; Chacun fera son devoir, tant pis pour ceux qui ne reviendront pas.
Mais on a déjà rejoint le boyau d’accès. C’est la zone dangereuse qui commence. Il importe maintenant de marcher à l’abri des vues de l’ennemi et l’on s’enfonce l’arme à la main, le corps plié en deux dans ce sentier tortueux, étroit, où la musette et le bidon grattent des parois, gênant la marche, que les pionniers creusèrent dans la terre. Il est rempli d’une bonne gelée, mais qui cède sous le poids et où l’on s’enfonce jusqu’à mi- pied. On va ainsi lentement, lentement, tantôt glissant, tantôt s’enfonçant dans un trou où l’on a de la boue jusqu’à mi-jambe, toujours obligés de se retenir aux parois pour ne pas glisser ; Je vais ainsi l’âme partagée entre la crainte et la curiosité. Que va être pour moi ce premier assaut ? Quel bien ou quel mal va-t-il en sortir pour moi ? Et devant moi surgit la vision d’un de ces assauts endiablés comme les représentent les gravures où sans perdre un homme, on enfonce l’ennemi ; Mais en même temps, voici que viennent des visions de morts qu’orientèrent encore la vue de cadavres de fantassins français que l’on voit étendus ici et là en groupes compacts parfois. Beaucoup sont là depuis le mois de septembre, les autres sont tombés plus récemment, quelques-uns sont là d’hier.
Halte ! On est arrêté dans le boyau au point d’où l’on partira quand aura sonné l’heure de l’assaut. C’est un petit bois qui nous cache à l’ennemi. On se repose un peu en attendant l’instant. Là-haut c’est la tranchée boche, on ne la voit pas. Mais on entrevoit la nôtre qu’arrosent de temps en temps les obus allemands ; on dirait qu’ils se doutent de quelque chose.
Les heures passent lentes, tristes aussi malgré le soleil qui vient dorer les cimes des pins de ses rayons obliques. Il est trois heures bientôt et on n’a pas encore reçu d’ordre des nôtres. Des ordres ont couru tout le long du boyau, passés de mains en mains. On faisait dire au génie de hâter son travail. Il demandait des pétards à mélinite. L’énervement général régnait parmi nous.
On demandait ce que l’on pouvait bien faire à geler couchés là-dedans, que l’on aille se cogner, disait-on, mais qu’au moins, on fasse vite.
À 3 heures et demi, l’ordre arrive de faire demi-tour. On n’attaque pas aujourd’hui. On n’attaquera que demain. Même formation ajoute-t-on. Allons, on va pouvoir se souhaiter une bonne année. Bonne et heureuse s’il plaît au destin. On verra 1915.
Il est 7 heures, on est de retour dans les tranchées-abri. La soupe chaude dans les marmites. Et nous on est joyeux, joyeux du danger évité. »

Extraits du Journal des Marches et des Opérations (JMO) du régiment. Le JMO est un registre conservé aux archives de la défense qui note, jour par jour, les faits de guerre : assauts, attaques adverses, pertes, organisation des tranchées, activité de bombardement, relèves…

« La Cie Brondes (9e) désignée pour donner l’assaut, s’était entassée dans deux boyaux étroits d’où elle ne pouvait sortir qu’homme par homme. Cette disposition du terrain ne permit pas de former préalablement la colonne d’assaut et les rapports lui attribuent la cause première de l’insuccès.
Au signal donné, le Capitaine du génie partit sans s’occuper de ce qui se passait derrière lui. Le Capitaine Brondes se piqua au jeu et partit lui-même en appelant sa compagnie, mais les deux officiers ne furent suivis que d’un petit groupe comprenant un lieutenant de la Cie Brondes, un du génie, un ou deux sous-officiers et une trentaine de sapeurs ou fantassins.
Le reste de la Cie, tassée homme par homme dans les boyaux et soumis à un tir violent d’infanterie et d’artillerie ne déboucha pas, ce que voyant, quelques hommes et les officiers qui restaient valides durent se replier sur le bois triangulaire, cela sous une grêle de balles.
Il est à remarquer aussi que le tir de l’artillerie a été insuffisant. Si en effet une partie du réseau de fils de fer ennemi a été détruit, ce qui est déjà un gros point, le talus, d’une hauteur de 3 m au minimum n’a été que peu touché et les brèches qui y avaient été provoquées ont été insuffisantes. Il est certain aussi que le tir n’a pas eu sur les défenseurs un résultat bien net car ils se sont trouvés à leur poste au bon moment.
Enfin, l’artillerie adverse a fait preuve d’une grande activité ; pas un instant, les grosses pièces allemandes n’ont cessé d’arroser le bois triangulaire, gênant beaucoup la progression et causant des pertes terribles. »

En 24 heures, l’analyse du témoin change profondément.