Ernest Toulouse est né en 1893 à Castillon-Massas (Gers), dans une famille d’agriculteurs. Son père est maire de la commune. Ernest était apprenti boucher, mobilisé au 9e R.I., 10e compagnie (lettre du 2 août). Il est tué le 30 décembre 1914 à Perthes-lès-Hurlus (Marne).
M. Gilbert Toulouse, petit-neveu du disparu, a communiqué les lettres d’Ernest.

10 décembre 1914

« Chers parents,
Je vous ai, il me semble, signalé le départ du 7e de ligne on ne sait trop pourquoi a-t-il été retiré de la contrée. Il paraît qu’un adjudant-chef d’un petit poste avait des relations avec un petit poste allemand. Cela est, paraît-il, exact, on croyait tout d’abord à un « canular » mais on a entendu de suite après le départ, le capitaine et le commandant s’en entretenir ; les petits postes étaient placés à une cinquantaine de mètres l’un de l’autre, ils auraient même un matin pris le café ensemble ; ne trouvez pas cela surprenant : dans certains endroits, les tranchées sont placées à 100 ou 450 mètres les unes des autres. Il y a même un caporal de la 11e Compagnie qui sait très bien parler l’allemand et qui les interroge ; ils lui ont déjà répondu plusieurs fois. La 6e Compagnie est allée ces jours-ci leur placer des pancartes écrites en allemand à quelques mètres des tranchées, les engageant à se rendre. Nous avons eu une alerte avant-hier, une vive canonnade s’est engagée, on leur a pris 3 tranchées. Vous m’indiquerez si les journaux de la contrée prévoit la campagne encore longue ; quant au Temps, l’Écho de Paris et bien d’autres, ils prétendent qu’il y en a jusqu’en mai ou juin. Vous me direz aussi si la mort de Guy de Cassagnac est officielle ou s’il y a espoir qu’il soit prisonnier. Vous me direz aussi si vous recevez toutes les lettres, j’ai écrit 4 ou 5 fois depuis le premier décembre. Il paraît que beaucoup de lettres se perdent, vu qu’on est obligé de prendre n’importe qui pour remplacer les facteurs. »

16 décembre 1914

« Chers parents,
Vous me demandez sur la dernière lettre comment nous nous trouvons dans les tranchées. En première ligne, nous sommes dans d’énormes fossés non recouverts ; des créneaux faits avec des mottes de terre sont placés en avant pour s’abriter des balles. On ne peut dormir de toute la nuit. Nous commençons à être habitués à ce manège, car, depuis ce jour où fut décrété la mobilisation, on peut compter les ¾ des nuits complètement blanches. En 2e ligne, les tranchées sont recouvertes. La moitié de l’effectif veille jusqu’à minuit, l’autre moitié jusqu’au jour. Mais il faut coucher sur la terre. On ramasse des branches de pin et on couche là-dessus avec le sac pour traversin. Maintenant, on peut allumer du feu pendant la nuit et avec les brouillards. Nous avons aussi pour nous distraire du feu d’artifice toutes les nuits. Nos Boches, dont on prétend qu’ils n’ont plus d’argent, non contents de s’éclairer eux-mêmes, nous éclairent à nous en lançant des fusées quand bon leur semble, qui éclairent pendant 30 ou 40 secondes. Je ne sais pas au juste ce qui va se passer, on fait évacuer tous les malades des hôpitaux des alentours, même ceux de Châlons-sur-Marne et de Vitry-le-François. On expédie même les lits. On nous a renvoyé les plus anciennes classes qui avaient été envoyées à l’arrière à l’arrivée des bleus. Les compagnies ont un effectif qui dépasse 300. On prépare sans doute une attaque générale. Le 7e qui était parti du côté de Verdun, reviendrait aujourd’hui ou demain, nous partirions à notre tour du côté de Nancy, dans les Vosges, comme toujours cela a paru au rapport des cuisiniers. Nous sommes toujours en bonne santé. Nos meilleures amitiés. »

19 décembre 1914

« Chers parents,
Si nous sommes restés 4 ou 5 jours baignés jusqu’aux os, c’était au début de la campagne, car maintenant nous pouvons nous changer. Lorsque nous sommes dans des tranchées qui ne sont pas recouvertes, nous avons les toiles de tente où l’eau ne perce pas ; nous avons des cache-nez, des tricots et de tout, des bas aussi, ils ne sont pas coupés, on nous en distribue aussi de temps en temps. Jusqu’ici nous étions dans un cantonnement assez tranquille, nous n’étions qu’une demi-section, nous avions une cheminé pour allumer ; nous étions presque aussi tranquilles qu’à la caserne. Mais depuis que le 7e de ligne est parti nous restons constammant aux tranchées, malgré ça nous sommes assez bien, ne vous tourmentez pas, je vois d’ici les inquiétudes que vous pouvez avoir, mais rassurez vous, nous sommes mieux que vous le croyez, nous ne doutons pas même d’être en guerre, nous occupons des positions imprenables par l’ennemi et les siennes en sont de même. J’écrirai de nouveau demain, je suis obligez de partir.
Nos meilleures amitiés.
P.S. : J’ai reçu le colis et la lettre. »

23 décembre 1914

« On croyait bien les déloger, on n’a pas pu y parvenir tout à fait. On a emporté seulement les tranchées de 1re ligne, on a trouvé dans une, 3 mitrailleuses et un canon de 77. L’une de ces tranchées que l’on avait surnommée la tranchée noire était munie d’abris en ciment, ainsi maintenant vous pouvez voir s’ils ont envie de partir comme ça, ils ont transporté d’énormes pièces de marine. D’après les obus qui n’ont pas éclaté ce serait des 305. Si la France veut la victoire, on peut compter encore la moitié de l’année 1915. En attendant le plaisir de vous lire, recevez, chers parents, nos meilleurs souhaits de nouvelle année.
Nos meilleures amitiés. »

Dernière carte d’Ernest :

24 décembre 1914

« Nos meilleurs souhaits de bonne année ;
Ernest. »

Ernest est tué le 30 décembre 1914.

Lettre du maire de Perthes-les-Hurlus (Marne) à monsieur J. Toulouse, maire de castillon-Massas par Auch (Gers) :

« Fère-Champenoise, 3 février 1917

Monsieur le Maire et cher Collègue,

J’ai le regret de vous faire connaître qu’il m’est absolument impossible de rechercher la tombe de votre pauvre fils, le soldat Ernest Antoine Toulouse. En voici la raison.
J’ai dû abandonner ma commune en septembre 1914, et depuis il ne m’a pas été possible d’y retourner, le pays étant complètement détruit.
Le territoire de Perthes-les-Hurlus se trouve encore compris dans la zone des opérations militaires, et par conséquence interdit aux civils.
Il en est de même de Hurlus et de Wargemoulin.
Les habitants ne sont même pas autorisés à aller visiter les ruines de leur malheureux pays.
Veuillez agréer, monsieur et cher Collègue, l’assurance de mes sentiments les plus dévoués.

Le Maire de Perthes-les-Hurlus
Haimard
Réfugié à Fère-Champenoise
Marne »