Nous avons quitté René Jarret après son départ pour Aix-en-Provence.
En janvier 1915, le régiment des plus vieux, les « Pépères », des hommes de 35 à 47 ans, est à son tour engagé dans les tranchées.
Je n’ai pas du tout dormi de la nuit, les Cies qui partaient ont fait du tapage toute la nuit et le froid intense qu’il faisait, tout y a contribué. Partons à 6 heures froid très vif, du moins 10. Arrivons au poste C à 8 h. On nous dit que nous changeons de secteur. Attendons les ordres. Très belle journée. Un vent glacial souffle, si ce n’était soleil nous gèlerions. Je me reconnais très bien au P.C. qui n’est autre que le 1er bois occupé par nous quand nous sommes venus aux tranchées. Le vin et le pain gelés. Suis désigné avec section titulaire aller aux tranchées. Départ à 6 h. Il paraît que nous y avons tout à faire, gourbis. Reçu lettre de Paule.
À 8 h mangeons Cassoulet avec Lt Labatut.
29. Vendredi.
T
Ligne des Boches à 1 800 m.
Sommes mis à l’œuvre en arrivant aux Tranchées. Il gèle très fort, le vin se gèle dans la gourde. Travaillons toute la nuit par un beau clair de lune. De temps en temps allons nous chauffer aux gourbis du 134. Vers 2 h artillerie tire sur Mourmelon, nos canons répondent. À 6 h vais me reposer au gourbi du 134. Dans la tranchée nous buvons de l’armagnac que Labatut a reçu. On m’apprend qu’au P.C. les obus ont tombé et fait 2 victimes de la 4e Cie. À 10 h alerte sur toute la ligne, prenons positions. Fusillade à notre gauche par le 328. Ça dure ½ heure et tout rentre dans le calme.
30. Samedi.
À 2 h finissons de construire notre gourbi et y allumons le feu de suite. Couchons sur des branches de sapins, où d’ailleurs je ne dors pas du tout voilà la 2e nuit. Le ravitaillement laisse un peu à désirer surtout en pain et en vin. Après la soupe je vais au P.C. en corvée pour le Lt et on me fait voir l’endroit où ont été tués les 2 soldats de la 4e. Je rentre aux T pour y passer une mauvaise nuit, froide. On me vole la gourde pleine de vin. Je ne puis accuser personne, je n’avais qu’à y faire attention. Nous avons à côté de nous le 21e Chasseurs.
31. Dimanche.
Je ne peux pas dormir la nuit j’ai froid et nous sommes très serrés. Je fais du feu toute la nuit à la cheminée du gourbi. Le bois ne nous coûtant rien, nous ne le regrettons pas. Un bombardement de tranchées a lieu sur notre gauche, les boches tirent sur les Bon du 134e. 3 marmites sur 21 tombent assez près sans causer aucun dégât. Le soir avec le Lt Labatut nous allons au bois du Ct du 134 et la neige commence à tomber dru mais pas longtemps. En passant dans les boyaux je perds mes gants. Quelle guigne.
FÉVR.I.ER
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1. Lundi
R.R
Le gourbi que nous avons fait n’a pas l’air très solide. Les côtés sous le poids de la terre commencent à coucher, il faut y mettre des étais.
Le Lieutenant est un charmant homme, qui se met très bien à notre portée, et il nous offre de son ravitaillement. Le nôtre laisse un peu à désirer. Matinée très calme sur le front. Pour la 1ère fois que je vais aux tranchées je n’ai pas de veine. On me chope la gourde pleine de vin, je perds mes gants et j’attrape des poux de vêtements, j’ai dû prendre cette vermine quand je suis allé coucher aux gourbis du 134.
Écrit à Paule.
2. Mardi
La nuit que j’ai passée dans le gourbi du P.C. a été une bonne nuit. En nous levant nous commençons un autre petit gourbi pour nous mettre à l’abri des obus. De temps en temps nous sommes obligés de laisser notre travail pour laisser passer les rafales. Le soir il faut allumer du feu dans le gourbi où je couche et nous allons chercher une tôle au P.C. pour faire une cheminée au gourbi. À côté les camarades veulent faire du feu et le gourbi prend feu. Avec beaucoup de peine on éteint l’incendie et sans eau. Si le gourbi brûle, une véritable catastrophe. Sacs et fusils allaient brûler.
Reçu lettre Juliette et d’Henri.
3. Mercredi
Passe bonne nuit. Au matin allons chercher rondins pour couvrir le gourbi. Nous creusons toujours et ce soir nous avons presque terminé. Le lieutenant m’annonce que je suis armurier de la 1ère section de mitrailleuses en remplaçant à Alex Lapeyre qui a été évacué sur Troyes. Violente canonnade de part et d’autre. Le soir le lieutenant me fait faire 2 cheminées en tôle ondulée et je les porte aux tranchées. Notre gourbi va être fini, pas trop tôt. À la prochaine relève nous pourrons goûter d’un repos bien gagné. Mais serons-nous encore ici ? Pas de ravitaillement le soir, les biscuits vont nous servir, j’en mange 2 par souper. Nous avons de la viande et de la soupe heureusement.
Écrit à Laplane et à Juliette.
4. Jeudi
Le gourbi est presque terminé, lever à 4 h pour chercher des branches et des rondins. Notre artillerie tire sans discontinuer. Les boches répondent. Le soir on nous annonce qu’il n’y a pas ravitaillement. Les vivres de réserve vont servir au moins à ceux qui en ont. Je les ai et pour souper je mange 2 biscuits. Heureusement nous avons de la soupe et de la viande. Le sergent Faget a été blessé aux T par un éclat d’obus qui tombait du tir d’un aéro. Blessé au bras droit, évacué. Si la blessure n’est pas grave il doit être satisfait car il s’embêtait ici.
5. Vendredi
Bonne nuit et belle journée de soleil. Lever assez tard. Donnons le dernier coup de main au gourbi et y couchons le soir. Avons envoyé à Mourmelon pour avoir du pain. S’il n’y en a pas il va falloir faire le repas de midi avec les biscuits mauvais. Un peu de pain nous est apporté par les hommes de corvée et dînons bien. Le soir allons à Baconne chercher paille pour coucher dans le nouveau gourbi. Le ravitaillement nous est parvenu et en sommes très satisfaits aussi faisons bon repas. Dans le gourbi nous sommes très bien et certainement nous ne serons jamais mieux à l’abri. On nous dit que la nuit précédente tout le monde était aux créneaux craignant une attaque boche. Rien ne s’est passé. Je touche un pantalon bleu et 1 paire chaussettes laine.
Écrit à Laplane et à Juliette.
6. Samedi
R.T.
Nuit et matinée calmes. Étant jour de relève nous avons envoyé une corvée à Mourmelon pour nous acheter certaines choses. Laberenne m’annonce qu’à Vic les boulangers se sont mis en grève. Dans le bois où nous coupons les rondins, 1 fosse commune et 3 tombes de soldats français du 131e. Cela me fait de la peine. Allons relever le Lieut. Labatut chef de section. Avons tout pour nous faire passer nos 5 jours.
Je touche les sabots et les chaussons et je vais à la tranchée avec.
7. Dimanche
Dans notre gourbi il fait bon. Nuit bonne sans incident. De garde de 5 à 6. Matinée très calme. Mais en revanche de 3 à 4 ½ dans un rayon de 100 m à droite devant derrière une pluie d’obus. Le sifflement est tellement près qu’on dirait que l’éclatement va se produire sur nous. Heureusement que notre gourbi est solide malgré cela quelque morceau de terre se détache des parois ; cela est dû à l’éclatement de l’obus dans la terre. À 4 ½ nous respirons, la rafale est passée. Le matin un éclat a tué un soldat du 134 dans un gourbi à 130 m de nous. Avons aperçu devant nous sur la hauteur pendant que nos canons tiraient une grande colonne de fumée blanche. Est-ce un incendie ? Ou une explosion ?
8. Lundi
Rien de bien saillant dans la nuit. Dans la journée quelques obus sur les tranchées. 2 soldats du 134 on été blessés. Nous avons eu une journée à peu près… car il n’y a pas eu pluie d’obus auprès de nous. Comme cela c’est supportable. Le ravitaillement marche à merveille depuis 3 jours : ¾ litre de vin. On nous dit que le Lt est évacué à Chalons pour cause de fatigue. Il ne nous reste aux 2 sections qu’un sergent qui est Labatut.
9. Mardi
De garde de 4 à 5. Il fait beau. Journée très belle. Il me semble que le jour de la relève n’arrivera jamais. Je trouve le temps très long. On ne peut presque pas sortir. Être obligé de vivre comme des renards ce n’est pas du tout hygiénique, car la cheminée ne tire pas toujours, et souvent nous respirons plus la fumée que d’air.
Reçu le paquet de tabac de Firmin. Je dois lui écrire pour le remercier.
10. Mercredi
Il fait bon dans le gourbi aussi bonne nuit passée sans incident. Sur notre droite mais loin dans l’Argonne, il doit se passer quelque chose car nous n’entendons qu’un grondement sourd et ininterrompu. 25 marmites sont envoyées sur nos tranchées à notre gauche. 5 n’éclatent pas. Dans la soirée 4 marmites à notre droite. Allons voir les effets avec Labatut. Après examen, j’en conclus que notre gourbi pourrait tenir si par hasard il en tombait une dessus.
Écrit à Desseaux.
11. Jeudi
R.R
Nuit et matinée d’un calme inquiétant. Pas un coup de fusil ni de canon. Mais dans la soirée 7 marmites tombent, 2 n’éclatent pas. Sur notre droite et sur l’artillerie en arrière les obus pleuvent sans discontinuer. À notre droite la faute en est au 132 qui fait fumer dur un gourbi. Ils ont failli le payer cher car au 4e obus ils ont eu le coin du gourbi démoli ; pas d’accident. Avec Labatut regardons le tir de ces pièces. Nous sommes relevés le soir à 6 heures et une foi on est satisfait de s’en aller au repos car 5 jours dans la tranchée c’est très long. C’est le caporal Doste qui commande la Son complémentaire.
Je touche une belle pipe.
La nuit se passe bien dans le gourbi du P.C. On y a chaud et on est à l’aise. La neige tombe en abondance et bientôt tout est recouvert. Le canon tonne de bonne heure. À 9 heures un ordre du colonel nous dit de nous tenir prêts à partir et de faire notre sac. Ce que nous faisons de suite et attendons. Partir où ? Nous avons su plus tard qu’il s’agissait d’une attaque faite par le 326e mais qui ne put avoir lieu à cause de la neige qui tombait en abondance à ce moment. Les territoriaux ne devaient que simuler l’attaque et ne tirer que sur un but.
13. Samedi
Pour la 1ère fois je déjeune grâce à un mets que je n’ai pas vu depuis longtemps. Une sardine salée. Vilaine journée, vent froid, pluie fine. L’après-midi le temps s’éclaircit et les boches en profitent pour nous bombarder en particulier le P.C. qui est à notre gauche. 2 marmites tombent auprès du gourbi du Colonel et en soulevant la terre soulevée bouche l’entrée. Le Colonel est légèrement blessé à la figure et a son dolman déchiré à l’épaule. L’intérieur du gourbi a souffert un peu, à cause de la détonation certains objets ont été déplacés. En somme beaucoup de bruit pour rien. J’ai confiance en notre gourbi du P.C. après avoir vu l’effet causé au P.C.
Reçu lettre de Laplanne – Juliette – Jean. Écrit à Juliette.
14. Dimanche
Partons le matin à 7 h ½ au poste du Comt Berbié pour instruire une nouvelle Son de Mitrailleuses qui est en formation. Je suis invité à déjeuner chez Roger qui est au poste téléphonique. Très bien dîner. Marc Bourrousse déjeune avec nous. Tripes à la moile, saucisses frites, beurre, pâté de foie truffé, bon café, Armagnac. On mange bien aux tranchées surtout quand on est un Vatel tel que Roger. Repartons le soir pour le P.C. Je reçois un poulet tout cuit, tabac, cigares. Nous nous promettons de le manger demain avec une mayonnaise que Labourdère va nous faire.
Quelques marmites tombent assez loin de nous. Entendons bien les explosions, le bruit ne se rapproche pas tant mieux. Les colis de carnaval affluent aussi nous nous promettons de fêter carnaval ce soir plutôt que demain. On ne sait pas ce qui peut arriver. Nous faisons faire des provisions à Mourmelon. Le festin a lieu chacun dans son gourbi, mais au dessert nous nous réunissons et vidons quelques bonnes bouteilles que Labatut a reçues. Le maladroit en casse une et pleine peut-être la meilleure. Il en est très attristé. Labourdère nous chante quelques jolies chansons. Soirée très gaie. On ne se croirait pas à deux pas des boches. Enfin comme l’on dit un bon moment en fait passer cent de mauvais.
Reçu poulet.
Reçu crêpes de la tranchée, lettre de Paule, Lapeyre, Jean. Écrit à Juliette et aux parents.
16. Mardi Gras
R.T.
Les paquets du carnaval affluent encore. À midi nous mangeons les crêpes que Gervais a reçues. Roger Fourcade m’a invité à boire le café à son gourbi. J’y vais : gâteaux, vin blanc, Bordeaux et même Champagne mais (il y a un mais) au moment de prendre le café, horreur, le café était salé. Il a fallu se passer de café le jour de carnaval. Nous nous sommes rabattus sur l’Armagnac que Magné offrait. Je prépare mon équipement pour aller relever le soir. Relève sans incidents. En arrivant aux T on nous dit qu’un obus est tombé sur le gourbi sans faire de mal ni de dégâts. Tant mieux.
17. Mercredi. Cendres
De garde de 1 à 3. Le 9e chasseurs a remplacé le 134 à côté de nous peut-être y verrais-je des connaissances. De 8 h à 9 h ½ un bombardement général de nos tranchées. Ça crache dur de tous côtés, les munitions ne sont pas épargnées par les boches. Puis calme plat. Tant mieux on pourra prendre un peu l’air. Le calme n’est pas de grande durée. Nous avons eu un bombardement de chaque instant. Le nombre d’obus tirés autour de nous est considérable. Si ce n’était notre gourbi nous serions en mauvaise posture. Vers 3 heures, j’étais de garde à la mitrailleuse et le bombardement m’y surprit, je me blottis dans la tranchée jusqu’à la fin de la rafale qui dura un petit instant qui ma foi était un peu long.
Pour la 1ère fois, nous apercevons des boches qui bougent aux tranchées. On nous prévient de nous tenir prêts.
18. Jeudi
De garde de 2 à 3.
À part une légère rafale des 77 boches, rien de bien intéressant. On nous annonce que dans le nord, les Anglais ont avancé de 7 km. À Reims, nous avons pris 4 km de tranchées, à Perthes 3 km et une Cie allemande prisonnière. Pas d’incidents notables de la journée. Devant nous la ligne est assez tranquille. À 9 heures du soir, nouvelle rafale de 77. De garde de 8 à 9.
19. Vendredi
De garde de 2 à 3. Matinée calme, quelques obus. La soirée remplie d’émotions. À 4 h ½ alerte, tout le monde à son poste, les fusils crépitent, feux de salve pendant que notre artillerie crache sur les tranchées boches. Pendant 2 heures sur notre droite du côté de Perthes, de vrais nuages de fumée se dégagent des coteaux. Il doit se passer des choses vraiment terribles. Apercevons le feu de l’éclatement de nos obus, quel enfer que ce doit être. Ordre de rentrer dans nos gourbis. Aussitôt à notre gauche nos canons commencent la danse sur les tranchées boches, c’est effrayant. Tout cela cesse à la nuit. D’ailleurs la pluie se met à tomber. Le calme renaît, pas trop tôt.
De garde de 8 à 9.
Reçu lettre Paule mandat de 40 F.
20. Samedi
De garde de 2 à 3. Matinée d’un calme plat. Prélude sans doute d’une grande tempête. Sur notre droite apercevons toujours du côté de Perthes les mêmes fumées noires qui se dégagent du haut du coteau. Ma crainte de tempête ne m’a pas trompé. En effet vers 4 heures jusqu’à la nuit il ne nous a rien manqué comme obus. Un chasseur du 9e a été tué d’un éclat entre les 2 épaules. Pauvre garçon, 23 ans. On l’enterre derrière la tranchée.
De garde de 8 à 9. Pas d’incidents notables.
21. Dimanche
R.R.
De garde de 2 à 3. Tout est très calme. Vers 11 heures 3 camarades vont chercher du bois. Comme ils se trouvent dans les bois une rafale d’obus les oblige à se coucher par terre. Pas de mal. Comme hier matinée calme. Nous verrons la soirée. J’ai une crainte au moment de la relève. Nous ferions bien de passer par le boyau. Nous faisons une bonne relève sans être canonnés. En arrivant faisons un bon repas au gourbi. Reçu filet de porc, fritons, beurre.