Le 9 mai 1915, le 88e régiment d’infanterie prend sa place dans une grande offensive en Artois. Il se prépare sur le territoire de la commune de Roclincourt. Il s’agit de prendre des tranchées allemandes, en face, et en haut d’une pente douce.
L’assaut est un échec, mais aussi une hécatombe. Le régiment perd :
  • 61 tués, principalement ceux qui l’ont été dans les tranchées du fait d’un tir d’artillerie allemand. Le colonel est de ceux-là.
  • 199 blessés, c’est-à-dire ceux qui ont pu revenir à la tranchée de départ.
  • 796 disparus, beaucoup tués dans le no man’s land, d’autres blessés relevés puis capturés par les Allemands.
Au total, en une journée, le 88e perd un tiers de ses effectifs.

L’assaut du 9 mai vu par un témoin

Joseph Valéry Capot est né le 6 mai 1891 à Feugarolles, canton de Nérac, Lot-et-Garonne. De la classe 1911, il part à la guerre avec le grade d’adjudant à la 6e compagnie, 2e bataillon du 9e de ligne d’Agen. Il écrit ses impressions à chaud sur quatorze carnets. Roclincourt est relaté dans le troisième carnet. Les jours qui précèdent l’assaut de Roclincourt nous renseignent sur les conditions de l’attaque.

Samedi 1er mai 1915, Lignereuil, près d’Avesnes-le-Comte, 25 km ouest d’Arras :
« Je ne me lève que pour manger la soupe à 10 heures. Ensuite, je vais me coucher au frais à l’ombre dans un bois, car la journée est superbe et très chaude ».
Lundi 3 mai 1915, marche pour Agnez-lès-Duisans, 10 km ouest d’Arras. Réveil à 3 h, départ à 4 h :
« La marche devient pénible à cause de la poussière. Enfin, à 11 heures, nous arrivons au village d’Agnez-lès-Duisans. »
Mais comme souvent dans cette région à cette époque de l’année, au soleil et à la poussière succèdent vite la pluie et la boue.
Mardi 4 mai 1915, stationnement :
« Il a plu à verse toute la nuit et il tombe encore quelques gouttes jusqu’à 7 heures. […] Nous devons rester à la disposition du génie jusqu’à 6 heures, mais comme un orage se lève, nous partons à 4 heures. Bientôt, il se mit à pleuvoir à verse durant une heure de temps et nous sommes trempés jusqu’aux os quand nous rentrons à notre cantonnement. »
Mercredi 5 mai 1915, stationnement :
« La journée est sombre et il pleut encore par intervalles. »


Jeudi 6 mai 1915, cantonnement à Etrun, 8 km ouest d’Arras :
« La journée est superbe et chaude. »


Vendredi 7 mai 1915, même lieu :
« On cause, on chuchote à voix basse et tout le monde parle de la grande attaque qui va se produire et coûter peut-être la vie à la plupart d’entre nous. J’écris une dernière fois à mes parents et leur envoie une photo du groupe du sous-off de la 8e compagnie. Nous touchons deux jours de vivres de réserve. »

Ces lignes ne sont pas qu’anecdotiques. Le souci météorologique de Capot nous éclaire sur les conditions de l’assaut. Le sol de Roclincourt devait être un véritable bourbier. Autre climat, le moral des troupes. On sent une ambiance de nuit d’exécution. Les hommes se préparent à mourir, rédigent leurs dernières lettres…

Dimanche 9 mai 1915 : le 9e est monté à Roclincourt, 9 km au nord-est d’Arras. Capot ne sera pas acteur, mais témoin. Avec son bataillon dans le boyau Lissaragues, il a pour voisin de droite le bataillon Ferracci, du 88/3.

« La journée s’annonce superbe. À 5 heures, très violente canonnade à notre gauche, bientôt suivie d’une attaque du 20e Corps. À partir de ce moment, notre lourde donne furieusement sur les tranchées boches de première ligne où sont le 7e, le 11e et le 88e d’infanterie. Vers 9 heures, le bombardement augmente encore d’intensité et à 10 heures, je vois tout à coup d’un même élan ces braves s’élancer bravement à l’assaut sous la mitraille. Les balles sifflent, les mitrailleuses craquent sinistrement, les obus éclatent au milieu de la ligne qui s’avance, à chaque pas leur nombre diminue, mais rien ne peut les arrêter. C’est le 88e que je suis des yeux, musique en tête et drapeau déployé, on se dirait à une manœuvre sur un terrain de manœuvre tellement ils sont héroïques sous cette pluie de fer. Hélas, les morts et les blessés jalonnent leur marche dans le champ vert. Ils arrivent enfin dans la première tranchée qu’ils prennent sans s’y arrêter et courent sur la deuxième ligne dont ils s’emparent du même élan. Malheureusement, le 7e n’a pas réussi aussi bien et vers 3 heures de l’après-midi, dans une contre-attaque furieuse, les Boches reprennent la deuxième tranchée au 88e qui, n’ayant pu être renforcé à temps, doit battre en retraite. À minuit, nous sommes relevés. »

Le discours du colonel à sa troupe

« Le 88e est appelé à montrer à nouveau les qualités qui lui ont fait un renom en pays de Gascogne.
Quand la X° Armée va attaquer pour percer, le 88e sera en tête de la 34e Division.
À sa gauche marcheront les deux Brigades de la 33e Division, à sa droite 1 Division du X° Corps.
Devant nous, nous trouverons les gros et épais Bavarois, vrais bandits déjà rencontrés en Champagne.
Se méfier de leur traîtrise.
Les petits Gascons, malins, souples et adroits, auront facilement raison de ces brutaux.
Rien ne leur fera peur ; ils démoliront tout ce qui se présentera : viser avec calme, et bien bas à l’abordage, parer vivement et frapper de la pointe.
Si des fumées s’élèvent des tranchées adverses, les appareils de sûreté seront adaptés, et l’on traversera plus rapidement les tranchées successives.
Le déclanchement de l’attaque sera précédé d’une terrible canonnade de nos gros canons et de nos 75.
Quand notre première ligne se portera en avant, cette artillerie allongera son tir pour former un rideau devant l’infanterie, des canons de 58 et de 75 désignés suivront derrière les premières lignes pour détruire les casemates de 2e ligne et les mitrailleuses ennemies.
Les directions d’attaque seront indiquées par les chefs de Bataillons.
Le signal d’attaque sera donné par la musique jouant “La Marseillaise” et par les tambours et clairons sonnant la charge.
Au même instant tous les hommes pousseront le cri de “Vive la France, Vive la Gascogne”.
Ce cri sera répété en abordant les tranchées allemandes.
La 1ère ligne comprend 3 tranchées successives. Nous avons mission de les enlever très vite, en franchissant rapidement la première, qui seront ensuite nettoyées et organisées par le génie et par des sections désignées.
En sortant de nos tranchées chacun ne pensera qu’à marcher en avant, les hommes de chaque escouade bien unis, tous les groupes d’escouades, ½ sections bien dans la main de leurs chefs.
De la sorte chaque compagnie du Régiment fera des merveilles, ses pertes seront bien moindres, elle sera invincible.
À aucun instant, le commandement ne devra fléchir. Tout gradé hors de combat sera remplacé immédiatement par le suivant hiérarchique, et de même si c’est nécessaire, jusqu’au dernier homme. »