
On lit souvent que la Grande Guerre comporte trois phases : le mouvement au tout début, les tranchées pendant quarante-quatre mois, la reprise du mouvement pendant les derniers mois de 1918. Il y aurait une belle symétrie dans ce dessin. Or, le temps passe de 1914 à 1918, et avec lui l’histoire qui modèle et modifie. Ainsi, la guerre de mouvement de 1914 n’a rien à voir avec la guerre de mouvement de 1918.
Celle de 1914 est proche de la manœuvre sous Napoléon, celle de 1918 ressemble déjà aux opérations terrestres qui se déroulent aujourd’hui. En 1914, des hommes en rangs tirent uniformément au fusil sur un champ de bataille limité, en 1918, des groupes composés de spécialistes utilisent tout l’espace, tout le terrain pour progresser en rampant, en contournant. Cette évolution prépare la prochaine : le pays attaqué devient tout entier le champ de bataille, civils compris. Nous n’y sommes pas encore.
En 1918, la guerre est industrielle mais pas totale. Les tranchées elles-mêmes ne sont pas un décor monté en une fois pour une comédie jouée pendant quatre ans. C’est un univers en évolution. Les tranchées naissent à l’automne 1914 par nécessité absolue, contre la pensée du haut commandement français qui ne connaît que l’attaque à tout prix. Elles sont rendues pratiques et durables contre la volonté des hauts gradés. Des petits officiers inventifs trouvent des solutions tactiques par bricolage.
Enfin, en 1918 seulement, l’organisation défensive du terrain est pensée et assumée. Ces faits expliquent pour l’essentiel l’évolution de l’armement en 1914-1918. L’installation dans les tranchées oblige à se tourner vers les moyens anciens nés pendant les guerres de siège : grenade, mortier, mines, blocus, empoisonnement, projection de liquides enflammés. La recherche de la reprise du mouvement oblige à inventer pour sortir du bourbier. Par les airs, avec une aviation moderne, par l’artillerie automobile, le char d’assaut donc, par des moyens de communication rapides, par de l’artillerie lourde qui doit briser non plus des murailles, mais des tranchées et boyaux.