L’homme

René Jarret est né le 12 novembre 1875 à Vic-Fezensac. Son père, Henry, poêlier, avait 29 ans, sa mère Françoise Bordes avait 23 ans et restait à la maison, rue d’Auch.

René va à l’école, il devient lui aussi poêlier, en chaudronnerie sur cuivre. Il fait son service militaire à Auch, au 88e régiment d’infanterie de 1896 à 1897. On sait par ses documents militaires qu’il avait les cheveux noirs, les yeux gris, un front découvert, un menton rond dans un visage ovale, et mesurait 1,63 m.

Le 30 juillet 1906, il épouse Jeanne Juliette Douilhé, âgée alors de 19 ans. Née en 1880 de Doulhé Jean Victor, limonadier, et de Louise Lapeyrie. Le couple a un fils, Henri Louis Victor, né à leur domicile de la place Gambetta, le 7 mai 1913. René est mobilisé en août 1914 au 135e régiment territorial d’infanterie, le régiment qui suit le 88e d’active et le 288e de réserve. René connaît la guerre en 1914 et 1915. En mai 1916, il devient téléphoniste, un poste moins exposé. Caporal, puis sergent. Le 1er juillet 1917, il passe au 58e régiment d’artillerie, comme ouvrier d’art. Il est démobilisé le 9 février 1919.

De la mobilisation au 17 février 1915, le 135e territorial exerce un service intérieur, de creusement de tranchées, de ravitaillement. Ce n’est qu’à partir du 18 février 1915 que l’unité monte en ligne dans les tranchées. René Jarret a noté scrupuleusement sa campagne du 1er août 1914 au 31 juillet 1915.

Le régiment

Le régiment territorial quitte Mirande le 8 août pour se rendre à pied à Auch. Là, le 135e est embarqué le 10 août.

Commandé par le lieutenant-colonel Lasserre, le régiment est formé de deux bataillons. Le 11 août, le régiment débarque à Aix-en-Provence.

Le régiment fait partie de l’armée des Alpes, 91e DIT, 182e brigade. La présence de troupes dans cette partie de la France peut surprendre. Pourtant, depuis 1882, l’Italie est entrée dans le système d’alliances allemand. L’Italie est donc un ennemi potentiel. Sa déclaration de neutralité le 3 août 1914 ne sera prise au sérieux qu’une fois entamés en profondeur les pourparlers qui l’amèneront à rentrer en guerre aux côtés des Alliés le 23 mai 1915.

L’armée des Alpes est supprimée le 22 septembre 1914, même si des troupes restent encore dans le secteur. Le 135e R.I.T. quitte la Provence et s’embarque pour le nord. Le régiment débarque d’abord à Tours le 24 septembre. Il reprend le train pour être de nouveau débarqué à Ivry-sur-Seine le 28. Il part immédiatement à pied pour le nord. Il cantonne à Aulnay-sous-Bois le 28, à Gonesse le 29, à Marly-la-Ville le 30, à Chantilly le 1er octobre, enfin à Clermont-de-l’Oise le 2. Le régiment va y stationner deux semaines, afin d’y exécuter des travaux de défense. C’est à cette occasion que les hommes vont apprendre à devenir de parfaits sapeurs.

Le 15 octobre, le régiment embarque à Clermont. Il descend du train le 16 dans la matinée à Mourmelon-le-Petit. Il s’installe au camp de Châlons. Le Saint-Clarais Eugène Ricard écrit à sa filleule, Odilia Bassau, une carte postale le jour de son arrivée au camp :

« Nous entendons les coups de fusil et le canon gronder au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas très dangereux, car nous n’avons pas encore de victimes depuis un mois. Il faut croire qu’on a soin des vieux. » Le vieux soldat semble surtout inquiet pour sa femme : « Je crois bien que Nathalie ne sait comment faire avec le bétail et les enfants, elle est bien plus dans l’embarras que moi. J’ai du souci pour elle. »

À partir du 19 octobre 1914, le 135e régiment territorial d’infanterie de Mirande est en Champagne, employé à tenir les tranchées dans le secteur d’Auberive et Baconnes. Les Allemands sont retranchés au sud d’Auberive, village situé à quarante-cinq kilomètres à l’est de Reims, à cinq kilomètres au sud-est des monts de Champagne. Les Français sont retranchés au nord de la voie romaine. Le 135e tient le secteur au nord-ouest du village de Baconnes, formant la gauche de la 23e division d’Angoulême, constituée des régiments de Limoges, Guéret, Bellac, et Angoulême. Lorsqu’il y a des travaux à réaliser, le commandement fait appel à ce régiment passé maître dans l’art des aménagements. Il va édifier des cagnas confortables abritées dans un bois, alimentées en eau par un puits creusé à treize mètres cinquante de profondeur. Ce « village », relié aux premières lignes par un boyau profond, sera surnommé par la troupe « Gasconville ».

Mais, le jeudi 28 janvier 1915, le 2e bataillon est mis à disposition du général commandant le 1er corps d’armée de Lille. Pendant deux mois, à Somme-Tourbe, le bataillon va être employé à des travaux très proches des lignes ennemies. Les pertes seront nombreuses.

Extraits du carnet de guerre
Août 1914

Le carnet est de format 8 cm x 12,5 cm , couverture en moleskine noire. La page de garde indique : Agenda pour 1914 – Paris – Souvenir journalier. Le carnet est tenu au jour le jour, on le sait par l’emploi varié d’outils, crayon-mine ou plume, et d’encres violettes, noires…

Le texte brut n’est pas retravaillé. René Jarret barre certains passages, nous avons indiqué ces mots barrés, qui montrent la recherche de celui qui écrit. Nous avons laissé les rares fautes d’orthographe, en italique.

Page de garde

Docteur ALAUX
« Ambulance n°5
17e Corps d’armée

René Jarret

Vic. Fezensac

Gers

1 livre de sucre poudre le Corneillan
2 crayons encre – 1 ordinaire
2 boîtes potage
Allumettes et bougies
2 plaques chocolat
1 litre vin blanc
2 paquets tabac
1 savonnette
Fromage
Enveloppes
Tabac à priser
Laine grise à repriser – aiguilles à repriser

Pantalons F3 – 82 – 77 –

Au crayon :

1915
1846
0069
ÂGE

AOÛT »

1. SAMEDI.

« 4 h 50 – Ordre général de mobilisation
Manifestation patriotique
Les 2 musiques réunies jouent la Marseillaise – manque de lumière causé par un ouragan.
Mais, sur la 3e de couverture au crayon :

Entendu moi-même un soldat du 20e en voyant le texte de cette affiche s’est écrié « sic », Merde, ceux qui ont de la galette vont pouvoir en placer.  »

2. DIMANCHE.

« Manifestation patriotique par les 2 musiques réunies. »

3. LUNDI.

« 5 heures soir on annonce que Garros a foncé sur Zeppelin et fait tuer 21 officiers allemands. Lundi soir dépêche officielle annonçant remaniment [sic] du ministère. Viviani reste président du conseil sans portefeuille. Doumergue perd sa place. »

4. MARDI.

« Départ de Vic. Arrivée Auch à 3 h. Embarquement du 9e chasseurs. Enthousiasme. Arrivée Mirande 8 h. Apprend déclaration de guerre. Manifestations patriotiques de la troupe. On chante la Marseillaise. »

5. MERCREDI.

« M. Taste veut monter une musique pour accompagner les jeunes soldats. Impossible. À midi le bataillon part de Mirande. Toute la population se porte au pont de la Baïse, municipalité en tête et sous-préfet. Le bataillon défile, pas une larme de versée. Allocution du sous-préfet, ovation du commandant du Bon. »

6. JEUDI.

« Nous apprenons la prise de Mulhouse. Enthousiasme. »

8. SAMEDI.

« On part pour Auch à 1 heure de l’après-midi. Chaleur accablante. Arrivée à Auch à 9 heures. Pendant la marche, plusieurs d’entre nous nous posons le sac. Je fais la route sauf 2 poses avec sac.
À Auch manifestation hostile à l’hôtel de France. Mme Castéra étant allemande et ayant dit qu’on ne tenait pas encore Guillaume. »

9. DIMANCHE.

« Nous passons la journée à Auch. On fait fermer l’hôtel de France. Arrivée à Auch du 288e, la musique des pompiers les font défiler. Belle allure. Le soir, belle manifestation sur la place de la mairie en l’honneur de la prise de Mulhouse. »

10. LUNDI.

« Embarquement à 1 h. Chaleur atroce. Partons à 3 heures pour destination inconnue. Les pompiers jouent la Marseillaise. On étouffe dans le wagon. Passons à Agen. À Toulouse on nous donne du café chaud. Il est 9 heures, on cherche une place pour dormir. Je passe presque toute la nuit à crier le N° du wagon où je prends une extinction de voix car on ne s’entend plus parler. À Lunel Dumathieu se foule le genoux. Après Agen Dumathieu se luxe le genou, je lui soigne avec la teinture d’iode. »

11. MARDI.

« À Cette on nous donne du vin à discrétion. À Nîmes, une dame de la Croix Rouge soigne Dumathieu qui a son genou enflé. Les jeunes filles et les jeunes gens nous servent des boissons rafraîchissantes. Et ainsi sur tout le parcours même réception par cette bonne population du midi. Nous arrivons enfin à Aix à 6 heures ½ après 27 heures de chemin de fer. Rejoignons cantonnements où nous avons dormi tous comme des marmottes. Cantonnés dans une église d’un couvent. À Nîmes, vu un wagon inscription Vive les Vicois. »