[1] BROWN Carter, La Poupée mécanique, Série noire, Gallimard, Paris
[2] voir à ce sujet l’excellente étude de la revue Pratiques
[3] Il en va ainsi pour Shirley Temple par exemple, ou, plus tard, pour Gina Lollobrigida.
[4] BUXTON-CLARK Marian, La vitrine sanglante, Police collection, Colbert éditions, Paris, 1946
[5] LANE Frank, Comme des mouches !, Gallimard, Série Noire, 94, 1951, p. 204
[6] MALET Léo, Nestor Burma court la poupée
[7] SIMONIN Albert, Touchez pas au grisbi, Gallimard, Carré noir, 1953, p.26
[8] VILLEBRANCHE Mme de, Directrice du Journal « La poupée modèle », Contes d’une vieille poupée, Théodore Lefèvre éditeur, Paris, 18 ??
[9] Photographie, coll. privée
[10] Nous n’en voulons pour preuve que les écrits de la psychanalyste Françoise Dolto se rapportant à l’utilisation de la poupée fleur dans la thérapie de Bernadette
[11] Ainsi lave-t-on la poupée, l’habille-t-on comme le fontles petites filles modèles de la Comtesse de Ségur. Souvenons-nous de l’inventaire impressionnant de la poupée de Camille ! dans Les Petites filles modèles, ch X, « La poupée mouillée »
[12] L’exposition consacrée à la poupée au laboratoire d’ethnologie du Musée de l’homme en 1983 avait pour titre « Poupée-jouet, poupée-reflet »
[13] SEGUIN K., RAFFIN F. ill., Line et Pierrot, Premier livre de lecture courante, Hachette, 3e éd., Paris, 1926, leçon 14, pp.37-40.
[14] Photographie, coll. privée
Phénomène de contamination ? Il est dans le même temps un autre genre de poupée qui renvoie vers une image de la femme pour le moins stéréotypée.
Dans le roman noir des années 50, la poupée-femme est bel et bien présente ; Ces femmes là, ces femmes enfants, même si elles ne sont pas totalement immobiles, restent le plus souvent entièrement à la disposition des mâles qui les convoitent : elles ne travaillent que rarement et sont presque toujours dénuées de liens sociaux, les hommes les tiennent à leur merci...
Le terme de « poupée » désigne maintenant une femme sensuelle devenue objet de fantasme, objet aussi d’un désir, parfois assouvi. [1]
La femme devient poupée et c’est l’homme qui joue à la poupée.
Et c’est encore l’homme, bien sûr, qui va se jouer de la poupée.
Sans doute l’origine du mot poupée (sein, mamelle) n’est-elle pas étrangère à cette situation : en marquant une relation à la fois à la mère (toujours recherchée) et à la femme fantasmée (sur le plan sexuel le plus souvent).
Mais le stéréotype de la poupée qui va être créé dans les polars (poupée =pépée) émane à notre sens d’un croisement de phénomènes pluriels.
La représentation de la femme donnée par exemple au travers du roman « sentimental », ancêtres de la collection Harlequin [2], ou encore celui des romans photos de type « Nous deux », « Intimité », « Confidences »....très en vogue à l’époque influence sans nul doute le polar .
Dans ces revues, on peut user de l’argot et la gouaille des mauvais garçons...
Souvenons-nous également que bon nombre de « vedettes » célèbres de l’époque servaient là encore de « modèles » en posant et jouant pour ces magazines...
Certaines de ces « vedettes » [3] ont même servi de modèles à la fabrication de poupées, fabrication alors en pleine évolution ; dès lors on peut comprendre un phénomène d’assimilation assez spectaculaire.
Il n’est plus étonnant de trouver dans les romans des années 50 une association voire une relation d’équivalence et de symétrie qui pourrait être ainsi décrite : femme - vedette=star - poupée. Ainsi en va-t-il dans ce roman populaire de Marian BUXTON-CLARK :
« Rejoignant Jerry, j’admirai une mignonne vendeuse de fleurs délicieusement habillée ; sa charmante tête bouclée et ses petites fossettes la faisaient ressembler à Shirley Temple... [4] »
La série noire publiée chez Gallimard utilise fréquemment le terme de « poupée » dans le corps même des textes, sous forme d’interjection comme cela se fait parfois dans la rue au passage d’une jolie fille, ou à la manière de ce journaliste, interrogé par le détective Lidell, et qui désigne ainsi l’une de ses collègues, rivale professionnelle, jolie blonde à la taille de guêpe :
... « A chaque point que cette poupée marquera sur moi, j’y répondrai. Et de la seule façon que je connaisse, avec des coups bien sonnés. Ca ne fait que commencer avec l’article de demain » [5]...
C’est également en ce sens que Léo MALET utilise le terme de « poupée » dans l’intitulé d’une des enquêtes menées par le célèbre détective Nestor Burma, Nestor Burma court la poupée [6] : en usant de l’expression populaire reconnaissable entre toutes « courir les filles » (« à mettre en relation avec l’expression « coureur de jupons »...) et en substituant au déterminant « fille » celui de « poupée » , l’auteur place de fait les deux termes, « fille » et « poupée » en relation d’équivalence et de synonymie.
Dans un roman non moins célèbre pour avoir été porté à l’écran [7], on s’aperçoit que la poupée ( comme l’automobile !) peut être associée à la femme de manière métonymique :
« ... Côté plastique, pourtant, faut avouer que Lucette était un peu armée : nénés ogives indéformables, cuisses fuseau grand sport, avec la noix rondouillarde façon bébé Raynal...moi, elle me déconcertait. J’ai d’abord pas compris pourquoi. Mais en gambergeant, j’ai saisi.
C’étaient ses châsses, du bleu myosotis fragile, qui me bottaient pas. L’œil poupée, dans ces teintes là, ça s’accordait seulement pour moi avec les doudounes en pomme, les jolis sphériques jumeaux... »
Au delà de l’humour et du sarcasme (les bébés Jumeaux sont une célèbre marque de poupons à la tête bien ronde), nous sommes en droit de nous interroger sur la symbolique de la poupée et nous demander quelle (s) représentation(s) féminine(s) peuvent être données à lire ici à travers cet objet !...
Quoiqu’il en soit, la femme est ici devenue le jouet de l’homme ;
A l’inverse du phénomène premier où par le biais du jeu de la poupée la fillette accédait au statut de femme voire de mère et pouvait ensuite prétendre à une certaine autonomie, le statut de la femme-poupée marque lui, une régression : c’est pour le plus grand plaisir de l’homme machiste que la femme redevient une enfant ( femme-enfant) voire qu’elle se chosifie (femme-jouet). Nous n’en voulons pour preuve que ce court extrait de présentation du récit de Carter BROWN, La poupée mécanique publié chez Gallimard, en quatrième de couverture :
« ...ça a 20 ans, ça suce son pouce, ça vaut des milliards et ça se prend pour l’idole du siècle... Vous avez sûrement reconnu la lymphatique Toni Astor, la petite amie de Larry Gold, ce chanteur yéyé au front bas qui bat tous les records de 45 tours... »
Les femmes apprécieront...le « ça » assorti de l’attitude infantile s’il en est toute entière contenue dans l’expression « sucer son pouce » de celle qui n’est évidemment autre que la dite « poupée ».
Le cinéma, le passage à l’écran et la « starisation » ne poussent guère à la nuance : l’image fait de son contenu un objet. L’homme n’est pas nécessairement le maître du jeu... voir ici aussi l’influence de Nabokov (Lolita), ou dans un genre voisin de Baby Doll d’Elia Kazan. Le mouvement s’amorce en fait dès les années 20, avec l’émancipation de la femme dans une Europe que la « Grande guerre » a privée de dizaines de millions d’hommes. Les femmes qui entrent massivement dans le monde du travail et mènent une vie sociale, voilà un choc culturel dont les machistes tireront vengeance dans un fantasme régressif : la femme-objet, femme fatale, totalement victime (La rue sans joie, de Pabst) ou totalement manipulatrice (La chienne de Renoir, L’ange bleu, de Sternberg). On voit très bien cela dans la chanson des années 30 (femme-victime chez Fréhel, Piaf qui chante « Mon légionnaire ») ou encore dans le cycle des films noirs de Gabin (Gueule d’amour, Pépé le Moko). N’est-ce pas le regret d’une prétendue « Belle époque » où chacun(e) était à « sa place » ? Tout fout le camp, les femmes et les colonies... Ah la la ! pauvre France... Souvenons nous également de la suite, souvenons nous des tournées de Marylin en Corée : la femme objet et bombe sexuelle va faire les choux gras du cinéma aux armées pour les mâles frustrés.
En ce sens, le roman des années 50 ne fait-il pas simplement que s’inscrire dans ce courant, en donnant au peuple des « trente glorieuses » le privilège autrefois réservé aux bourgeois de s’encanailler, pensons à l’Education sentimentale de Flaubert...
Loin, très loin de la relation inscrite dans les Contes d’une vieille poupée [8] de Madame de Villeblanche, directrice du journal « La poupée modèle » publiés par Théodore Lefèvre qui réunissait grand-mère et petite fille, nous sommes également ici loin, bien loin d’une autre catégorie de poupées, héroïnes de romans elles aussi, mais qui engendrent le plus souvent la peur, l’épouvante ou l’horreur ...
[1] BROWN Carter, La Poupée mécanique, Série noire, Gallimard, Paris
[2] voir à ce sujet l’excellente étude de la revue Pratiques
[3] Il en va ainsi pour Shirley Temple par exemple, ou, plus tard, pour Gina Lollobrigida.
[4] BUXTON-CLARK Marian, La vitrine sanglante, Police collection, Colbert éditions, Paris, 1946
[5] LANE Frank, Comme des mouches !, Gallimard, Série Noire, 94, 1951, p. 204
[6] MALET Léo, Nestor Burma court la poupée
[7] SIMONIN Albert, Touchez pas au grisbi, Gallimard, Carré noir, 1953, p.26
[8] VILLEBRANCHE Mme de, Directrice du Journal « La poupée modèle », Contes d’une vieille poupée, Théodore Lefèvre éditeur, Paris, 18 ??
Source : Atelier Canopé du Gers