Le livre documentaire mobilise des facultés qui font appel à des compétences qui, si elles se mettent en place très tôt nécessitent une médiation pour aboutir à une certaine cohérence. Les notions d’espace et de temps, les notions de relativité, la compréhension même de certains phénomènes, demandent une maturation progressive qui deviendra réellement opérationnelle à partir du collège.
En amont, la fiction permet une approche de la réalité qui, si elle est moins structurée et donc plus diffuse, plus aléatoire (car on ne sait jamais quelle sera la rencontre de l’enfant avec l’histoire), permet à celui-ci de compléter le propos de l’auteur par une série de questionnements qui peut éventuellement aboutir à une recherche personnelle sur un des aspects de la chose lue.
Cette démarche de caractère documentaire est souvent faite de façon différée. Car le livre manipulé, lu puis relu ouvre un espace où la créativité du jeune lecteur embrasse tout l’univers du récit ou un seul fragment de celui-ci.
Sans doute l’enfant qui choisit le récit de Ben MIKAELSEN ,a-t-il été attiré par une histoire qui met en scène un ours. Sans doute a-t-il déjà lu bien des histoires d’ours (Pensons au célèbre Michka illustré par ROJANKOVSKI, paru au Père Castor dans les années 40, ou bien encore Au voyage d’Orégon de RASCAL). Il s’agit là de la « musique persuasive » dont a fort justement parlé Ganna OTAVAERE VAN PRAAG.
Sans doute l’enfant lecteur aura-t-il pressenti dans la contiguïté des termes « n’auront pas » et « mon ours » une mise en danger de l’animal. Mais le récit est complexe : la mort accidentelle du fils aîné bouleverse la vie familiale. Le père boit et exerce sa violence sur la mère et son fils. Un jour, il tue une ourse encore allaitante. Josh, le fils, trouve l’ourson auprès de la dépouille de sa mère. Il veut le sauver, mais, devant l’intransigeance de son père, l’enfant quitte la maison. Sa fuite mène l’enfant très loin, au milieu d’une nature hostile...
Si le thème central du récit est le rapport de l’homme à la nature, le parcours initiatique de l’enfant réside dans la quête éperdue de l’affection de son père.
L’enfant lecteur prendra-t-il en compte ce double aspect du récit ou bien en favorisera-t-il un seul ? S’attachera-t-il au conflit qui oppose le père au fils ? s’intéressera-t-il simplement à la robinsonnade ? à la relation féconde entre l’enfant et un vieil écologiste ? Bien des pistes s’offrent à lui pour parfaire ses connaissances.
Nous soulignons ici l’aspect aléatoire qu’offre la fiction déjà évoqué.
Le pouvoir identificateur du récit joue pleinement son rôle de passeur. Chacun d’entre nous peut témoigner de quelle façon, tel ou tel ouvrage lu dans sa jeunesse a éveillé la curiosité de jeune lecteur qu’il fût pour interroger le monde.
La fiction documentaire a fortement évolué à partir des années 80. on assiste à une prise en compte progressive de tous les sujets qui relèvent des rapports à l’histoire, des rapports aux relations familiales et sociales, des rapports aux divers conflits, à l’écologie....et ce de façon significative, dans une visée où l’enfant, considéré comme une personne, est traité comme un être capable d’appréhender le monde dans sa complexité. Ainsi, nombre de sujets confisqués jusque là à l’enfance, deviennent objets de récits : colonialisme, dictatures, deuil, homosexualité, sida... Ces textes, lorsqu’ils mêlent rigueur documentaire et art du récit sont des éveilleurs. Ils conviennent à la réflexion personnelle. Ainsi pourrait-on longuement disserter sur le rôle incontournable qu’a joué, à travers les histoires animalières qu’il a conçues, un écrivain comme Paul FAUCHER.
Objet d’échange et de parole, objet de confrontation, ces textes parviennent, en introduisant un rapport affectif entre le livre et l’enfant, à élargir le monde de l’immédiateté et à en distancier la connaissance.
Source : Atelier Canopé du Gers
Thème : Lettres, littérature de jeunesse