Une remarque à propos du Journal emblématique d’Anne Frank.
Ce journal est devenu un classique universellement connu, non pas de sa seule valeur de témoignage sur les mesures antisémites perpétrées par le régime nazi, mais bien parce qu’à ce témoignage se mêlent les confidences d’une jeune adolescente qui, comme toutes les adolescentes de par le monde aime, se révolte, rêve d’avenir, conteste les adultes, s’interroge sur le sens de la vie. Un ouvrage est paru chez Casterman, il s’agit d’Anne Frank, une vie. Le titre se présente comme une biographie. Ce qui en fait pourtant toute la valeur est que les auteurs éclairent les documents par des extraits du Journal d’Anne Frank et que parallèlement le journal est lui-même enrichi par un appareil documentaire varié et précis.
Si le procédé n’est pas nouveau, il opère ici de façon tout à fait subtile puisqu’il laisse place au rêve et à la vie dans une atmosphère dangereuse et mortifère.
D’ailleurs Anne Frank écrit dans son Journal en avril 44 :
« Serai-je jamais capable d’écrire quelque chose de grand, deviendrai-je jamais une journaliste et un écrivain ? Je l’espère tant, car, en écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination. »
Elle ajoutera :
« ...après la guerre, je veux en tout cas publier un livre intitulé « L’annexe », reste à savoir si j’y arriverai, mais mon journal pourra servir... »
Si l’on considère ce Journal qui témoigne, de façon pathétique, d’une réalité vécue, l’intérêt de l’œuvre ne saurait être réduit à son seul aspect documentaire.
L’universalité de l’œuvre tient aussi dans la description de la vie communautaire forcée par les événements tragiques de l’époque. Anne Frank aime trop la vie pour envisager la mort. Elle vit l’instant présent et en parle en s’adressant à un lecteur potentiel. Dans ce cadre, l’œuvre est un témoignage. Mais, dans le même temps, Anne Frank s’applique à construire une œuvre littéraire dans son projet d’écrire plus tard et peut-être même de devenir écrivain. Elle revient à l’ouvrage dans un travail de réécriture. Or, l’autobiographie participe au travail de mémoire, avec ses manques, ses oublis, et ses choix délibérés parfois parmi les choses racontées.
Dans le journal, l’aspect documentaire émerge, parce que le lecteur pressent ou connaît déjà la fin inéluctable.C’est la fin inéluctable et c’est l’insupportable qui font au bout du compte s’interroger le lecteur sur les conditions du malheur imposé.
Tout un pan de l’œuvre permet pourtant l’identification de tout lecteur adolescent, et singulièrement de toute lectrice adolescente, à la jeune fille du Journal.
D’abord la forme envisagée, le journal.
Ensuite les tourments, les questionnements de l’adolescente face à la vie et à la mort. Mais aussi la description des relations conflictuelles de la jeune fille avec le monde des adultes, sa rivalité avec sa sœur, ses rêves d’amour et d’affection, ses moments de découragements, son enthousiasme, ses peurs, son goût pour les facéties et son sens de l’humour.
La part de fiction renvoie brutalement le lecteur au réel et fait du Journal un document incontournable sur l’Allemagne de l’époque.
Dans une entrevue accordée à la Revue des livres pour enfants, Gérard STREIF ne dit pas autre chose. Lorsqu’on évoque devant lui l ‘aspect autobiographique de son œuvre, il dit qu’il a transformé de histoires qui lui avaient été racontées à partir d’une phrase dite par un ami de ses parents « J’ai passé deux ans en Asie centrale », l’auteur de Ring de la mort dit avoir meublé, c’est à dire avoir inventé les événements avant d’ajouter « les choses se transforment selon la logique romanesque » et de conclure, « la mémoire ne suffit pas, elle a besoin d’art ».
L’ouvrage permet deux lectures différentes, celle de la fiction et celle du documentaire. On assiste à l’interférence de deux types de lectures de façon simultanée ou non. Et lorsque dans Otto, Tomi UNGERER développe la thématique du nazisme pour les plus jeunes, il le fait par le biais d’un objet transitionnel qui n’est autre qu’un ours en peluche, objet fétiche de l’enfance.
Traitement magistral de la fiction pour aborder un sujet aussi difficile avec de jeunes lecteurs.
Le choix de l’album comme support médiatique participe à la réussite de l’œuvre .
PEF dans Zappe la guerre, album consacré à la première guerre mondiale, traite le sujet à la façon d’un conte. Les dessins évoquent avec force l’horreur de la guerre sont judicieusement complétés par des documents d’époque. Ceux-ci sont une invite à interroger le présent éclairé par le passé pour mieux dénoncer la guerre et au delà, toutes les guerres.
Avec Escales, RASCAL nous propose une œuvre polymorphe.
Voici un récit, mi carnet de bord, mi carnet de croquis qui met en scène les jours qui précèdent la fin tragique du Titanic.
Effets littéraires et allusion graphique sous forme d’hommage aux peintres et aux illustrateurs qui inspirent les propres créations de RASCAL se conjuguent pour unifier le texte et l’image afin de raconter les derniers jours d’un personnage de fiction à bord du paquebot mythique.
Par le biais de l’humour, l’auteur fait la description d’une population composite qui reflète le luxe et la contradiction de la « Belle époque ». Plusieurs thématiques se croisent pour entretenir l’intérêt du lecteur.
Dans J’étais enfant en Algérie, Leïla SEBBAR quant à elle, utilise la forme du journal intime pour décrire le départ d’Algérie d’une famille de Pieds-Noirs.
La forme adoptée met en valeur le point de vue d’une petite fille de huit ans qui observe sans vraiment bien comprendre ni la raison de tels événements ni le comportement des adultes. Cependant, la longue attente sur le quai confirme à l’enfant le caractère irréversible de ce départ.
Voilà un texte court où l’histoire intime d’une enfant rejoint la grande Histoire avec une fluidité du discours qui n’ôte en rien la capacité du jeune lecteur à interroger les événements évoqués de manière immédiate ou différée.
S’adressant à un lectorat plus mature, le récit de Jean-Paul NOZIERE, Le Ville de Marseille, fait le récit d’une double déchirure, celle d’un adolescent qui est sur le point de quitter son pays sans espoir de retour, et qui, dans le même mouvement prend conscience qu’une page se tourne avec la fin de son adolescence. La dissonance au sein des relations familiales annonce métaphoriquement le glas d’une époque subitement évoquée par l’auteur.
Lorsque le récit de Jean-Paul NOZIERE est paru, hormis son récit Un été 58, les textes de fiction ou les textes documentaires sur le sujet étaient inexistants. Depuis, FERRANDEZ a écrit la série des Carnets d’Orient sous forme de bande dessinée... et plus récemment, chez Rue du Monde est paru Midi pile, l’Algérie de VITTORI et FERRANDEZ.
C’est dire que les interférences opèrent dans un va-et-vient qui nourrit à la fois une meilleure connaissance du monde réel et la part imaginative qui suscite le désire d’aller vers des territoires inexplorés, dont ceux entre autres, du champ narratif.
Source : Atelier Canopé du Gers
Thème : Lettres, littérature de jeunesse