Le site du CRDP et des CDDP de Midi-pyrénées

[1Biert est un petit village de montagne situé dans la vallée de Massat, en Ariège

Installation

La commune de BIERT est coupée en deux par l’ARAC.
Mon village natal se situe sur la rive gauche de la rivière ; LARDECAL, c’est-à-dire l’ensemble des villages de JAQUES, LE BESEIT, LE RAME, se situe à l’opposé, rive droite, sur les pentes de l’étroite vallée du ruisseau d’ENCENOU qui descend du col de La CROUZETTE, rendu célèbre par le maquis que les résistants y avaient installé pendant la guerre. A l’époque, j’ignorais tout de cette partie de la commune et, lorsque je reçus mon affectation, je dus me renseigner et me faire indiquer l’itinéraire à suivre pour m’y rendre.

— « C’est un pays perdu, mon pauvre ! », m’avait dit le voisin Jean.

Un matin de septembre, je partis en reconnaissance. Selon les indications que m’avait données mon voisin, je pris à BIERT la route qui menait au village d’ENCENOU, le dernier en remontant la vallée. Après deux kilomètres de marche sur cette route carrossable quoique à peine empierrée, je reconnus sur la gauche la bifurcation que je devais prendre : un chemin encaissé, étroit et caillouteux qui plongeait vers le ruisseau.

Au fond, un petit pont de bois enjambait ce dernier et je continuai par un sentier abrupt jusqu’à l’école.

Je regardai, abasourdi, cette bâtisse tant elle me parût petite et misérable. L’un des contrevents de la fenêtre du grenier pendait lamentablement sur une façade lépreuse. A droite de la porte d’entrée, la tache jaune d’une boîte postale fixée au mur rendait encore plus triste la couleur terne de la façade.

Etait-ce bien là l’école où j’allais faire mes premières armes ?

Je jetai un coup d’œil par le carreau de l’étroite fenêtre. J’aperçus dans la pénombre le bureau et la première table. Pas de doute, c’était bien l’école ! J’avais omis de prendre la clef à la mairie, je continuai mon chemin jusqu’au village de JAQUES. Là, en revanche, je pus visiter le logement car les premiers voisins, un couple de personnes âgées, en avaient en quelque sorte la garde.

La petite maison que la municipalité avait louée pour y loger l’instituteur comportait deux niveaux : un rez-de-chaussée qui servait de débarras et une pièce unique à l’étage. Le mobilier, comme dans tous les postes « déshérités » , se composait d’un lit en fer avec sommier métallique et un maigre matelas de crin, d’une table, de quatre chaises et d’une armoire. Ni chauffage, ni électricité, ni eau courante. Seul point positif, la pièce donnait, par une porte fenêtre sur un étroit balcon de bois exposé au midi d’où l’on découvrait les sommets déjà enneigés des Pyrénées.

Le problème se posait donc d’apporter un minimum d’affaires pour rendre habitable mon nouvel appartement.


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« Je vais te prêter l’âne » , proposa mon voisin Jean. Nous n’avions à la ferme que des vaches, bêtes pacifiques et sans malice que je côtoyais depuis mon enfance. Mais, des ânes, je ne connaissais rien si ce n’est leur mauvaise réputation. Je n’avais pas le choix et c’est avec une certaine inquiétude que j’acceptai l’offre de mon voisin.

Ma mère, soucieuse de mon confort, amassa draps, couvertures, édredon et couvre pieds auxquels elle joignit différents ustensiles de cuisine. J’avais préparé pour ma part dans un carton et une valise toutes les affaires de classe (livres, cahiers, dictionnaire, recueil des Instructions officielles...)qui me parurent indispensables à une bonne préparation de « mes cours ». L’ensemble constituait un amoncellement impressionnant et je me dis que deux ou trois voyages seraient nécessaires.

« Mais non ! », me dit mon voisin Jean « ça fait peu de poids ! »

Le lendemain, Jean amena l’âne devant la maison.

C’était une bête haute sur pattes et bien en chair, d’apparence docile ; mais la façon dont elle retroussait ses grosses lèvres sur ses dents jaunes n’inspirait guère confiance.

« Je te dis qu’il ne mord pas ! Allons, ne fais pas l’enfant ! » me dit Jean sur un ton agacé. Je n’osai plus rien dire et l’aidai de mon mieux. J’admirai l’habileté avec laquelle il réussit avec force ficelles, cordes et courroies à tout arrimer sur le dos de l’âne lequel, lorsque le chargement fut terminé, avait largement triplé de volume.

« Tu peux y aller », me dit Jean

Comme je prenais la longe en me plaçant à bonne distance de l’animal, j’entendis ma mère appeler :

« Attends, on a oublié la grande casserole ! ». Et se hissant sur la pointe des pieds, elle réussit à accrocher l’ustensile au sommet de l’édifice.

Alors, nous nous mîmes en route.

Qu’il devait avoir fière allure, ce jeune normalien sortant, aux premiers pas d’une noble et peut-être glorieuse carrière !
Je fus agréablement surpris par la docilité de l’animal : il s’arrêtait quand je m’arrêtais, avançait lorsque je reprenais la marche et son volumineux fardeau ne semblait pas le gêner. Chemin faisant je sentis naître en moi une tendre sympathie pour cet ami discret qui m’apportait son aide avec tant de simplicité et de gentillesse. J’allai même jusqu’à lui parler et à caresser d’une main timide son doux museau . Puis je me pris à penser à l’injustice et à la méchanceté qu’ont parfois certaines réputations.

Tout alla bien jusqu’au petit pont de bois. Je l’avais à peine franchi que je fus stoppé net par une résistance soudaine.

Surpris, je me retournai. L’âne, les deux pieds avant posés sur la première traverse du pont, se tenait, le corps rejeté en arrière, dans l’attitude de celui qui n’entend pas aller plus loin. Pris de court, je lui parlai avec douceur en caressant ses naseaux, je flattais son encolure comme j’avais vu le faire et fis une nouvelle tentative pour reprendre la route. Echec total. En secouant la tête mon ami me fit comprendre qu’il ne ferait pas un pas de plus.

J’eus beau lui expliquer que ce caprice n’était pas digne d’un âne aussi gentil que lui, qu’on ne pouvait pas rester là jusqu’à la nuit, rien n’y fit. Alors, je décidai bien malgré moi, d’employer les grands moyens... Je coupai une tige de noisetier, je passai derrière lui, tout en me tenant à distance et me mis à frapper sur la croupe de mon ami. D’abord à petits coups légers, puis un peu plus fort, enfin, la mort dans l’âme, je dus me résoudre à frapper un grand coup. Le résultat fut aussi immédiat qu’inattendu. D’un mouvement soudain et rapide, l’âne fit volte face et, me renversant au passage, il rebroussa chemin au triple galop !

Assis sur les cailloux, je mis quelques secondes à reprendre mes esprits. Puis, m’étant relevé de cette position peu glorieuse, je procédai à un rapide examen de la situation. Elle m’apparût, selon la formule, sinon désespérée du moins gravement compromise.

La première urgence était de retrouver ce foutu bourrin auquel j’avais donné un peu hâtivement toute ma confiance.

A la hâte, je remontai jusqu’à la route dans l’espoir qu’il se serait arrêté là. Hélas, ni à droite, ni à gauche, je ne le vis. Comme je réfléchissais à ce qu’il convenait de faire, je vis s’avancer sur la route un habitant d’ENCENOU qui remontait de BIERT, le bâton sur l’épaule auquel était accroché le gros sac à provisions qu’il portait dans son dos.

Arrivé à ma hauteur, il posa à terre son baluchon. Je lui dis qui j’étais, pourquoi je me trouvais là et ce qui venait de m’arriver. Il eut la courtoisie de ne pas éclater de rire, à peine si une expression amusée passa dans son regard.

« C’est la première fois que tu conduis un âne, n’est-ce pas ? Alors, ne t’étonne pas de sa réaction. C’est l’animal le plus courageux, le plus docile, peut-être le plus intelligent que nous ayons ici, -excepté le chien, bien sûr. Et sa réaction a été tout à fait normale. Lorsqu’un âne ou un cheval met pour la première fois le pied sur un sol qu’il ne connaît pas et qui sonne creux, il a toujours cette réaction de crainte. Il faut le savoir. Allons ! tu es jeune, je vais t’aider. Seulement, il faudrait d’abord le retrouver, or je ne l’ai pas croisé en montant !

— Il est sans doute parti vers ENCENOU

— Ca m’étonnerait, il n’est pas d’ici et, normalement, il aurait du reprendre le chemin de son écurie. Mais, j’y pense, à cent mètres plus bas j’ai trouvé une casserole neuve au milieu de la route, je l’ai laissée sur le bas côté, elle ne serait pas à toi, par hasard ? »

Enfin une piste ! Nous redescendîmes jusqu’à l’endroit où mon porteur s’était délesté de la dite casserole et, en examinant le talus du haut, nous découvrîmes un passage portant des traces fraîches d’herbes hautes foulées. Plus haut nous aperçûmes la haute silhouette du fugitif qui, paisiblement, broutait le regain tendre d’un pré nouvellement fauché.

Nous l’abordâmes calmement, sans gestes précipités et la brave bête me suivit docilement jusque...au petit pont de bois.

« Laisse-moi faire », me dit mon nouvel ami

Il prit ma place, colla sa poitrine contre la tête de l’âne tout en lui parlant à voix douce, puis, lentement, commença à avancer. Après une courte hésitation l’âne suivit son guide et franchit l’obstacle.

« Et voilà, ce n’est pas plus difficile que ça ! Maintenant ton âne passera sans crainte le pont parce qu’il sait qu’il n’y a aucun danger ».

Puis l’homme ajouta, non sans malice :

« Peut-être est-aussi un peu comme ça qu’il faut s’y prendre avec les enfants ? Si l’instituteur que j’ai eu autrefois m’avait mis en confiance au lieu de m’assommer de gifles et de punitions, peut-être que l’âne que j’étais à l’époque aurait aussi franchi le pont ! »

Je remerciai mon sauveur pour le service rendu et pour la leçon qu’il venait de me donner. Je ne sais pourquoi ses dernières paroles ont eu tant de résonance tout au long de ma carrière. Elles ne venaient pas d’un professeur mais d’un simple paysan de chez nous.

Contenu du dossier

Source : Atelier Canopé du Gers

Thème : Histoire

Jeux et jouets d'autrefois - Témoignage d'Albert Teychenné, enseignant ariégeois

Atelier Canopé d’Auch

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