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[1Biert est un petit village de montagne situé dans la vallée de Massat, en Ariège

La fin d’une école

Je m ‘étais organisé tant bien que mal dans cette première école et je dois dire que les exemples et les conseils glanés au cours des stages chez les maîtres d’application me furent d’un grand secours. De sorte que , à la fin du mois j’obtins honorablement mon CAP.

Octobre passa et les premières gelées mirent à nu les bouleaux et les merisiers qui donnaient par leur feuillage aux couleurs de l’automne une note gaie à notre environnement. Le soleil n’atteignait plus l’école que tard dans l’après-midi. La grisaille des matins brumeux stagna dans le bas fond et les enfants qui descendaient des villages ensoleillés avaient perdu leur entrain habituel.

Un matin de novembre la tempête se leva. Le vent se mit à souffler avec violence et son mugissement dans les branchages était sinistre. Quelques ardoises du toit vinrent s’écraser dans la cour. Le contrevent du grenier battait à grands coups sur le mur, menaçant de se décrocher à chaque rafale. Les enfants avaient peur et je n’étais guère plus rassuré qu’eux. Il m’apparut que la situation était devenue intenable tant il était dangereux de mettre le nez dehors. Alors je pris la décision d’abandonner le navire en détresse en amenant mon équipage.

J’ordonnais aux enfants de plier leurs affaires et, profitant d’une accalmie, nous quittâmes précipitamment les lieux. J’installai mon petit monde dans mon appartement et nous terminâmes la matinée dans un décor improvisé.

J’informai les parents, ils approuvèrent mon initiative et le lendemain je fis classe à côté de mon lit. Les enfants étaient ravis et il me sembla qu’ils mettaient toute leur application à faire en sorte que cette organisation nouvelle se prolongeât.

Elle ne pouvait être que provisoire et je descendis à BIERT pour informer le maire de la situation dans laquelle je me trouvais. Lui aussi approuva ma décision et ensemble nous cherchâmes une solution au problème.

Finalement il apparût que la meilleure chose à faire était d’aménager le rez-de-chaussée en salle de classe et, qu’en attendant, je continuerai à travailler dans la pièce du haut.

Dès le lendemain les maçons étaient à l’œuvre et le local fut rapidement aménagé. On en profita même pour installer l’électricité dans toute la maison.

Les gens du village se chargèrent de monter le mobilier. On scia par la moitié les grandes tables pour les mettre à la mesure de la pièce et les porter plus facilement, tout parvint au village à dos de mulet.

La vie scolaire prit un tour nouveau. La salle de classe, quoique plus petite que l’ancienne, était beaucoup plus claire et plus confortable ; les enfants n’avaient plus de fastidieux trajet à faire et surtout l’école n’était plus isolée, la vie régnait aux alentours, on entendait tous les bruits qui marquent le va et vient des bêtes et des gens. En un mot, nous étions au paradis.

Un mercredi soir du mois de mai nous nous préparions à sortir. Les enfants avaient plié leurs affaires et attendaient, les bras croisés sur les pupitres lorsque trois silhouettes chapeautées passèrent devant la fenêtre. On frappa à la porte et je vis apparaître Monsieur MARQUEZE, inspecteur primaire, qui s’empressa de me présenter les deux personnes qui l’accompagnaient : Monsieur DANTO N, Inspecteur d’Académie, le visage empourpré et Monsieur PLANCHON, Inspecteur Général qui n’en finissait pas de s’éponger le front à grands coups de mouchoir.

Monsieur MARQUEZE prit un air sévère qui ne lui était pas coutumier :

— « Monsieur TEYCHENNE, on vous a cherché tout l’après midi. Vous ne m’avez pas informé du changement de local. Monsieur l’Inspecteur Général qu’accompagne Monsieur l’Inspecteur d’Académie ayant exprimé le désir de voir comment se tirait d’affaire un normalien sortant dans un poste déshérité, j’ai songé à vous et nous nous sommes rendus à l’ancienne école que nous avons trouvée déserte et complètement abandonnée ! Nous nous sommes rendus à ENCENOU, personne n’a pu nous renseigner, alors, en désespoir de cause, nous sommes montés jusqu’ici. Mais que le chemin est rude et qu’il fait chaud ! »

Pendant que Monsieur MARQUEZE parlait je réfléchissais à ce qu’il convenait de faire pour me tirer de ce mauvais pas, l’idée ne m’était pas venue d’informer mes supérieurs hiérarchiques du changement intervenu.

Alors, bravement, je me jetai à l’eau...

— « Monsieur l’Inspecteur Général, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, Monsieur l’Inspecteur primaire -j’avais retenu cette façon de débuter un discours dans les cérémonies officielles-, je vous présente mes excuses pour cette impardonnable omission. » Je n’eus pas le loisir d’aller plus loin car Monsieur DANTON vola à mon secours :

— « Bien sûr, bien sûr, nous vous excusons volontiers d’autant que cette omission est à mettre sur le compte de votre inexpérience toute naturelle puisque vous débutez. Nous connaissons par le rapport de Monsieur l’Inspecteur primaire votre sérieux et votre conscience professionnelle ».

Cher Monsieur DANTON, si je l’avais pu, je me serai jeté à son cou !

L’Inspecteur Général n’avait encore rien dit, il se tourna vers moi :

— « Monsieur TEYCHENNE, apparemment on vous tient en grande estime et je ne doute pas qu’elle soit justifiée. Cependant, puisque nous vous avons enfin trouvé et quoique l’heure soit un peu tardive, j’aimerais assister à quelques leçons de la journée ».

Le ton était courtois mais j’y décelai une pointe d’ironie qui me sembla de mauvais augure.

Il consulta l’emploi du temps régulièrement affiché au mur ainsi que la répartition mensuelle des matières, se fit remettre les cahiers du jour pour vérifier qu’ils portaient trace du travail de la journée, puis, pointant le doigt sur l’emploi du temps :

— « Tenez, vous pourriez reprendre cette leçon de calcul au Cours Moyen et puis cette leçon de grammaire en Fin d’études. »

J’obtempérai. Pendant plus d’une heure je refis des leçons de la matinée. Comme je terminais, Monsieur PLANCHON me remercia ainsi que les enfants, puis, avec un sourire, il ajouta :

— « Mais, lorsque nous sommes entrés, j’ai remarqué que les enfants avaient refermé leurs cartables. Qu’alliez-vous faire puisque ce n’était pas l’heure de la sortie ?

— Nous allions chanter, Monsieur l’Inspecteur Général

— Eh bien ! Chantez maintenant !

Ah ! c’est malin, pensai-je ! Mais là, mon petit, tu vas voir ce que tu vas voir ! J’avais appris la musique et après dix ans de pratique je jouais du violon, non, pas aussi bien que le regretté Yehudi MENUHIN, tant s’en faut, mais assez bien pour interpréter correctement les airs à la mode et les chants du certificat.

Sans me presser je tirai de l’armoire l’instrument, j’en vérifiai l’accord, je pris la précaution d’excuser le candidat au certificat d’études prétextant que sa voix était sous l’emprise d’un mauvais rhume et qu’il lui était impossible de chanter la moindre note. Et, tandis que Monsieur PLANCHON consultait la liste des cinq chants imposés affichée sous l’emploi du temps -La Marseillaise, Trois jeunes tambours, Douce France, Il pleut bergère, Le vieux châlet-, avec le reste de la classe nous attaquâmes La Mer de Charles TRENET.

Je n’avais pas résisté au plaisir d’enseigner aux enfants cet air nouveau à l’époque, que je trouvais magnifique.

Ah ! Qu’ils chantèrent de bon cœur les quatre petits, jamais la mer au ciel d’été, n’eut autant de reflets d’argent ni de blancs moutons, jamais on ne la vit danser si allégrement le long des golfes clairs et des roseaux mouillés !

La dernière note envolée, le silence se fit dans la salle.

— « Décidément, ce fut la journée des surprises, s’exclama Monsieur PLANCHON et nous ne regretterons pas la peine que nous avons prise à venir jusqu’ici. Le ton avait changé. Il félicita les enfants pour leur prestation, il s’excusa de nous avoir imposé un surcroît de travail et, lorsqu’il prit congé, je crois que la chaleur qu’il mit à me serrer la main n’était pas feinte.

Cinquante ans ont passé.

Si d’aventure vous prenez un jour la route qui monte de BIERT au pont d’ENCENOU, arrêtez-vous un instant à mi-chemin. A votre gauche vous apercevrez les villages du RAME, LE BESSEIT, JAQUES et AOURAGNOU dont les maisons rajeunies sont toutes des résidences secondaires portant antennes et paraboles. Ne cherchez pas le chemin qui plongeait vers le ruisseau, le temps l’a effacé, de même le petit pont de bois. Mais, si vous regardez bien au fond de la vallée, peut-être distinguerez-vous perdu dans les feuillages, surplombant un des lacets de la nouvelle route, un pan de mur coiffé de lierre. C’est ce qui reste de l’ancienne école de LARDECAL.

massat

Contenu du dossier

Source : Atelier Canopé du Gers

Thème : Histoire

Jeux et jouets d'autrefois - Témoignage d'Albert Teychenné, enseignant ariégeois

Atelier Canopé d’Auch

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