En pratique- L'enfant polit 
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L'enfant joli


Il était une fois le Drac. Le Drac était fils du Diable. Il était aussi une fois l'enfant-joli. Et l'enfant-joli s'était juché sur un pommier de pommes rouges, tout au fond du jardin, le long du chemin. Un cavalier vint à passer, sur un cheval noir :

« Enfant-joli, dit le cavalier, j'ai soif, je suis en selle depuis ce matin. Tu serais bien gentil si tu me lançais une pomme. »

L'enfant joli choisit la plus grosse, la plus fraîche des pommes. Pour la lancer il prit son élan. Mais cet élan fit que la branche lui manqua. Prestement, le cavalier ouvrit son sac : tête en avant l'enfant-joli tomba dedans. Ha, ha, ha ! ricana le cavalier qui tira sur le noeud coulant, puis attacha le sac derrière la selle, en travers de la croupe de son cheval.

Tagada, tagada, tagada ! un moment le cheval galopa. Ensuite il s'arrêta là-bas, à Pourcassés, devant la pierre verte. Pierre, ouvre-toi, je suis le Drac ! cria le chevalier.

Et la pierre s'ouvrit et le cheval noir la franchit. Derrière lui se referma la pierre.

Tagada, tagada, tagada ! de nouveau le cheval galopa, longtemps, longtemps dans le pays de sous la terre. Il n'y fait pas nuit pour autant : partout y étincellent des rocailles d'or et s'y déversent joliment des rivières de vif argent.

« Mon Drac chéri ! Mon Drac chéri ! criait une femme sur le seuil d'une maisonnette : eh ! mon Drac chéri, que me portes-tu de joli ?

 - De la chair fraîche ! répondit le cavalier qui n'était autre que le Drac.

 - Eh bien, reprit la femme, il y a de la place dans la barrique du coin. »

 Le Drac descendit de cheval, prit le sac, alla au cellier. Il défonça la barrique du coin. Il desserra le noeud coulant. Il tira par les pieds l'enfant-joli, le poussa dans la barrique et la referma prestement. Mais il laissa la bonde ouverte. Trois fois par jour et chaque jour venait la femme du Drac :

« Mon tout petit, mon tout joli, fais la bouche ronde au trou de la bonde. »

 Mais l'enfant-joli ne voulait pas ouvrir la bouche. La femme du Drac, pour l'amadouer reprenait :

« Fais la bouche ronde, fiston : ce que je te porte est bien bon. »

L'enfant joli ne voulait rien entendre. Alors la femme du Drac s'écriait :

« Si tu refuses d'ouvrir la bouche, j'enfoncerai la bonde dans le trou et tu t'étoufferas, tu t'étoufferas ! »

Que faire ? L'enfant-joli ouvrait la bouche. Et la femme du Drac, avec une petite cuillère d'argent, y fourrait la nourriture dedans. Et de la bonne nourriture : bouillie de châtaignes au lait, bouillie de maïs au miel, et de la crème fraîche, et des fromages sucrés. C'est alors que le Drac arrivait :

« Mon petit, mon joli, mets ton doigt par ici, ton doigt tout petit »

L'enfant-joli tendait le doigt. Le Drac le palpait :

« Ah ! tu seras bientôt assez gras ! Tu seras bientôt assez gras ! Bien replet que tu seras ! »

L'enfant-joli eut vite compris. Il comprit que quand il serait grassouillet, à la marmite il passerait, et feu aux fesses ! Comment faire ? Comment faire pour s'en tirer ?

Mais des souris venaient chaque nuit renifler au trou de la bonde. L'enfant-joli les attendit. La première qui se présenta, par la moustache il l'attrapa, dans la barrique il la tira, puis dans sa poche il la glissa, et sous le mouchoir la cacha.

Le lendemain, avec de la mangeaille arriva la femme du Drac. Et puis le Drac :

« Mon petit, mon joli, mets ton doigt ici, ton doigt tout petit. »

L'enfant-joli souleva son mouchoir et, par le trou de la bonde, donna la queue de la souris. Le Drac palpa et repalpa et s'emporta :

« Femme, femme, notre petit pensionnaire maigrit ! Il n'a que la peau et les os ! Femme, porte-lui la bouillie de maïs avec le grand plat ! »

La femme du Drac porta la bouillie de maïs avec le grand plat. L'enfant-joli dut accepter d'être gavé, d'être gavé... tellement bien que les boutons de sa culotte en éclataient. Mais la queue de la souris ne s'engraissait pas, et quand le Drac venait la palper, au trou de la bonde, il se mettait en colère. Cela dura toute une semaine.

Or un matin, comme le Drac arrivait, l'enfant-joli chercha dans ses poches. Mais pendant la nuit, pour se moucher, il avait sorti le mouchoir et la souris s'était enfuie. Déjà le Drac s'approchait du trou et déjà il criait :

« Mon petit, mon joli, mets ton doigt par ici, ton doigt tout petit. »

Le pauvre enfant tendit le doigt :

« A, a, a ! se mit à rire le Drac : a, a, a ! Cette fois, il est bien gras ! il a pris bon poids d'une seule fois ! Femme, je vais défoncer la barrique et puis je monterai sur terre pour appeler les petits dracs, mes petits dracs. »

Le Drac défonça la barrique. Il tira l'enfant-joli par les pieds et le porta dans la cuisine :

« Femme, dit le Drac, je ne crois pas qu'il aille loin ; le voilà, prépare-le bien. »

Et le Drac s'en alla. La femme du Drac monta sur le feu la grande marmite, et ensuite, devant la porte, à coups de hache, elle se mit à refendre du bois.

Il s'approcha, l'enfant-joli, et se mit à rire : Hi, hi, hi ! et à se rapprocher encore davantage : Hi, hi, hi !

« Fiston ! se fâcha la femme du Drac, je ne comprends pas ce qu'il y a de si drôle dans ce qui t'attend !

- Femme, je ris de vous voir travailler : Hi, hi, hi ! Vous ne savez même pas tenir le manche de la hache !

- Et tu te crois capable de faire mieux, toi ?

- Donnez-moi la hache, vous allez voir ! »

La femme du Drac donna la hache. L'enfant-joli empoigna le manche et pan ! pan ! avec le tranchant il frappa la femme du Drac : et sur la tête, et sur le cou, et sur l'échine, et partout.

Sur le feu, trottait l'eau de la grande marmite. L'enfant-joli ramassa les morceaux sanglants de la femme du Drac : l'un après l'autre il les jeta dans la marmite. Alors une vapeur s'éleva dans la cheminée. De la marmite sortit une jolie fille. Elle se posa sur le plancher :

« Enfant-joli, dit la jolie fille, viens que je t'embrasse ! C'est toi qui as brisé mon envoûtement. Je suis redevenue princesse comme avant : la jolie fille du pays de sous la terre. Viens que je t'embrasse ! »

L'enfant-joli se rapprocha. Il embrassa la jolie fille. Elle dénoua le ruban de soie qui retenait ses cheveux :

« Prince, attends-moi !  Je vais attacher la pierre verte : le Drac n'entrera jamais plus ici, cet horrible Drac qui m'avait dépossédée. En sorcière noire il m'avait changée. Attends-moi, mon prince ! »

La jolie fille s'en alla. À l'aide du ruban de soie, la pierre verte elle lia, puis redescendit dans la maisonnette.

C'est ainsi que l'enfant-joli devint le prince de la fille jolie, du pays de sous la terre, là-bas, dans les ravins du Pourcassés.



© CRDP de Toulouse- Thém@doc - Occitan, langue et culture vivantes, 2002.
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