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Il y avait une fois,
un homme et une femme qui avaient un garçon appelé Bernardinet.
Voilà que la femme mourut, et l'homme se remaria.
La nouvelle femme avait en horreur Bernardinet. Un soir, quand ils furent
au lit, la marâtre dit à son mari :
« Je suis fatiguée de voir cet enfant. Il mange tout ! Il
faut que tu ailles le perdre. »
Mais Bernardinet, qui ne dormait pas, entendit cela. Il s'en alla trouver
sa grand-mère et lui dit :
« Méninette, mon père veut me perdre.
- Oui, mien ! Eh bien ! il te faut remplir les poches de cailloux, et,
pendant que tu marcheras, tu les sèmeras un par un le long du chemin. »
Le lendemain matin, le père dit :
« Bernardinet, je vais faire quelques fagots au bois. Veux-tu venir
avec moi ?
- Oui, père. »
Et ils partirent.
Quand ils furent au milieu du bois, le père dit :
« Bernardinet, reste là ; je vais chercher des liens ; je reviendrai
bientôt. »
Le père ne revint pas.
Mais Bernardinet retrouva les cailloux qu'il avait semés le long
du chemin et retourna à la maison.
Il se mit près de la porte pour écouter.
Ce jour-là, la marâtre avait fait un milhas1
; elle et son mari s'en étaient bien rassasiés, et
le père disait :
« Ah ! si nous avions Bernardinet, il mangerait bien un peu de milhas
. »
Bernardinet cria :
« Je suis ici, père. »
Il le fit entrer et manger. Puis, ils allèrent tous se coucher.
Quand ils furent au lit, la marâtre se remit à dire à
son mari :
« Ah ! que je suis fatiguée de voir cet enfant ! Demain, tu
retourneras au bois avec lui, et, cette fois, perds-le comme il faut. »
Mais Bernardinet, qui ne dormait pas, entendit cela. Il s'en alla trouver
sa grand-mère et lui dit :
« Méninette, mon père veut encore me perdre.
- Oui, mien ! Eh bien, tu sais ce qu'il te faut faire pour ne pas te perdre
et retourner à la maison. »
Le lendemain matin, le père dit :
« Bernardinet, veux-tu revenir avec moi faire des fagots au bois ?
- Oui, père. »
Et ils partirent.
Bernardinet avait rempli ses poches de blé, et il le sema grain
par grain le long du chemin.
Quand ils furent au milieu du bois, le père dit :
« Bernardinet, reste là ; je vais chercher des liens, je reviendrai
bientôt.
- Vous voulez me perdre !
- Non, non, je ne veux pas te perdre. »
Le père ne revint pas.
Alors, Bernardinet voulut essayer de retrouver son chemin ; mais il ne
put pas : les oiseaux avaient mangé tout le blé. Et il se
mit à pleurer, quand il se vit tout seul, perdu au milieu du bois.
Il monta au bout d'un chêne, et vit une lumière bien loin,
bien loin. Il alla vers cette lumière, et arriva à une maison.
Il frappa à la porte ; une femme vint ouvrir. Bernardinet lui dit :
« Ne pouvez-vous pas me retirer ?
- Oh ! mon pauvret. Ici, c'est la maison du Drac : à son retour
il te mangerait.
- Laissez-moi entrer. Je me cacherai bien, et il ne me trouvera pas. »
Le Drac avait une jolie fille qui s'appelait Soleillette. Pendant que
sa mère faisait la cuisine, Soleillette alla trouver Bernardinet
et lui dit :
« Voilà un rat : garde-le, et lorsque mon père
te dira « Montre-moi le petit doigt, » tu lui montreras la
queue du rat. »
À la nuit, le Drac arriva, et, sitôt entré, il dit :
« Je sens ici chair baptisée ;
si elle n'y est pas, elle y a été. »
Alors sa femme lui dit :
« Tu as un petit garçon sous le lit ; mais il est bien jeunet : tu ne peux pas le manger encore.
- Pour voir, dit le Drac. Garçon, montre-moi le petit doigt. »
Et Bernardinet lui montra la queue du rat. Le Drac prit la queue du rat
pour le petit doigt de Bernardinet.
« C'est vrai, tu es encore bien jeunet, » dit-il.
Le lendemain matin, lorsque le Drac fut parti, Bernardinet voulut s'en
retourner ; mais Soleillette lui dit :
« Reste. Mon père voudrait te manger ; mais moi, je veux te
garder. Laisse-moi faire, et je te promets qu'il ne te mangera pas. »
Et Bernardinet resta. Tout le jour, il demeurait avec Soleillette, et
la nuit il se cachait sous le lit.
Mais voilà qu'un jour le Drac revint avant la nuit, et il vit Bernardinet
avec Soleillette dans le jardin.
« Oh ! oh ! dit-il, ce garçon a vite grandi ! Femme, demain
tu te lèveras de bon matin et tu me le feras cuire. »
Alors, Soleillette lui dit :
« Père, si vous le gardiez ? Pour l'amour de moi, gardez-le. »
Le Drac, tout Drac qu'il était, aimait sa fille. Il lui dit :
« Eh bien, puisque tu le veux, je le garderai, mais à condition
qu'il fasse tout ce que je lui commanderai. »
Ce soir-là, le Drac fit souper Bernardinet à sa table. Puis
il lui dit :
« Je veux que, demain, tu fasses une fontaine, et que, demain soir,
au souper, tu apportes sur la table une bouteille d'eau de cette fontaine. »
Le lendemain matin, il lui donna une houe et une bêche, et Bernardinet
partit avec ces outils pour aller faire la fontaine. Mais au premier coup,
il rompit la houe et la bêche : c'étaient des outils de citrouille
!
À midi, Soleillette dit à sa mère :
« Mère, je veux aller porter la soupe à Bernardinet.
- Je ne le veux pas.
- Je vous dis que je veux y aller.
- Eh bien ! vas-y, tant tu veux y aller ! »
Et Soleillette partit.
Lorsqu'elle arriva près de Bernardinet, elle lui dit :
« Adieu Bernardinet.
- Adieu Soleillette.
- Tu as l'air bien en peine. Qu'est-ce que tu as ?
- Au premier coup, j'ai rompu ma houe et ma bêche.
- Eh bien ! ne te désole pas pour cela. Mange, et tu verras que
la fontaine sera bientôt faite. »
Lorsque Bernardinet eut mangé, Soleillette tira un bâtonnet
de sa ceinture et dit :
« Par la vertu de ma baguette, que la fontaine soit faite, qu'il y
ait de l'eau, et que, ce soir, il y en ait une bouteillée sur la
table ! »
Aussitôt, la fontaine fut faite, elle fut pleine d'eau, et Bernardinet
en prit une bouteillée et, le soir, il la mit sur la table.
Lorsque le Drac arriva et qu'il vit cette bouteillée d'eau, il
dit :
« Ah ! Soleillette, Soleillette, tu as sûrement oeuvré
ici !
- Non, mon père. »
On soupa ; puis le Drac dit :
« Femme, mène ce garçon au lit de la chambrette. »
Ce lit était un lit de feu ! Mais Soleillette entra doucement dans
la chambrette et dit à Bernardinet :
« Va coucher à mon lit. »
Et elle coucha au lit de feu.
Le lendemain matin, le Drac dit à Bernardinet :
« Aujourd'hui, il te faut planter une vigne, et je veux que ce soir,
il y ait sur la table une assiettée de raisins de cette vigne. »
Bernardinet partit avec ses outils. Mais au premier coup, tous ces outils
se rompirent : c'étaient des outils de citrouille !
À midi, Soleillette dit à sa mère :
« Mère, je veux aller porter la soupe à Bernardinet.
- Je ne le veux pas.
- Je vous dis que je veux y aller.
- Eh bien ! vas-y, tant tu veux y aller ! »
Et Soleillette partit.
« Adieu Bernardinet.
- Adieu Soleillette.
- Tu as l'air bien en peine. Qu'est-ce que tu as ?
- Au premier coup, j'ai rompu tous mes outils.
- Eh bien ! ne te désole pas pour cela. Mange, et tu verras que
la vigne sera bientôt plantée. »
Lorsque Bernardinet eut mangé, Soleillette dit :
« Par la vertu de ma baguette, que la vigne soit plantée, qu'il
y ait des raisins et que, ce soir, il y en ait une assiettée sur
la table! »
Aussitôt, la vigne fut plantée, elle bourgeonna, s'enramela,
se couvrit de raisins et, le soir, Bernardinet porta une assiettée
de raisins sur la table.
Lorsque le Drac arriva et qu'il vit ces raisins, il dit :
« Ah ! Soleillette, Soleillette, tu as, pour sûr, oeuvré
ici !
- Non, mon père. »
On soupa ; puis, le Drac dit à Bernardinet :
« Va-t'en au lit. Demain matin, tu te lèveras lorsque je t'appellerai. »
Et, Bernardinet parti, il dit à Soleillette :
« Il faut que tout cela finisse, et ce que tu as fait, tu le payeras.
Demain matin, tu te lèveras lorsque je t'appellerai. »
Et, Soleillette partie, il dit à sa femme :
« Femme, demain matin, tu mettras sur le feu un chaudron d'huile pour
faire cuire Bernardinet. »
Soleillette entendit ces paroles. Elle entra bien doucement dans la chambrette
pour coucher au lit de feu, donna le sien à Bernardinet, et lui
dit :
« Mon père a commandé à ma mère de mettre
sur le feu un chaudron d'huile pour te faire cuire demain matin, et quant
à moi, qui sait ce qu'il me fera ? Mais il ne nous tient pas encore,
ni toi ni moi. Lorsqu'il te demandera : « quel coq chante ? »,
tu lui répondras : « le rouge. » Puis, lorsqu'il
te demandera de nouveau : « quel coq chante ? », tu lui
répondras : « le noir. » Et alors, ce sera l'heure,
il nous faudra partir. »
À minuit, le Drac cria :
« Bernardinet, quel coq chante ?
- Le rouge, » répondit Bernardinet.
Au bout d'une heure, il cria de nouveau :
« Bernardinet, quel coq chante ?
- Le noir. »
Alors, Bernardinet et Soleillette se levèrent. Mais, avant de partir,
Soleillette mit, pour répondre à sa place, la quenouille
à son lit et, pour répondre à la place de Bernardinet,
le fuseau au lit de feu. Cela fait, ils sautèrent sans bruit par
la fenêtre et partirent comme le vent.
Une heure après, le Drac cria :
« Soleillette, lève-toi.
- Je me lève, répondit la quenouille.
- Bernardinet, lève-toi.
- Je me lève », répondit le fuseau.
Au bout de quelque temps, lorsqu'il vit qu'ils ne se levaient pas, le
Drac cria de nouveau :
« Soleillette, lève toi.
- Je me lève, répondit la quenouille.
- Bernardinet, lève toi.
- Je me lève », répondit de nouveau le fuseau.
Enfin, lorsqu'il vit qu'ils ne se levaient toujours pas, le Drac alla
voir au lit de Soleillette : il n'y trouva que la quenouille ; il alla
voir au lit de Bernardinet : il n'y trouva que le fuseau.
Fou de colère, il dit à sa femme :
« Ah ! ce brigand ! il nous a échappé, et Soleillette
est partie avec lui !
- Non pas peut-être ?
- Oh ! si, pour sûr.
- Pars au galop, tu les rattraperas. »
Le Drac partit et se mit à courir tant qu'il put.
Bernardinet et Soleillette étaient déjà loin. Ils
s'étaient arrêtés au bord d'une mare, et Soleillette
cueillait des marguerites. Voilà que Bernardinet vit le Drac qui
arrivait.
« Vois-le là-bas ! dit-il ; nous sommes perdus ! »
Mais Soleillette lui dit :
« N'aie pas peur. Par la vertu de ma baguette, que tu sois canard
et moi canette ! »
Aussitôt, Bernardinet fut canard et elle canette, et ils s'en allèrent
dans la mare.
Le Drac arriva, et dit :
« À Dieu soyez, canard et canette. N'avez-vous pas vu un
garçon et une fillette ?
- Fat2 ! fat ! fat !
- Je vous demande si vous n'avez pas vu passer un garçon et une
fillette.
- Fat ! fat ! fat. »
Il ne put en tirer davantage, et il s'en retourna.
Lorsqu'il arriva, sa femme lui dit :
« Eh bien ! tu ne les ramènes pas ?
- Oh ! non ; je n'ai trouvé qu'un canard et une cane, je leur ai
demandé s'ils les avaient vus passer et, toute réponse,
ils ne faisaient que me dire :
« Fat ! fat ! fat ! »
- Ah ! imbécile ! c'étaient eux : il te fallait les
ramener. Retournes-y, et, cette fois, ramène-les. »
Et il repartit.
Bernardinet le vit venir.
« Soleillette, voici ton père qui revient ; nous sommes perdus
! »
Mais Soleillette dit :
« N'aie pas peur. Par la vertu de ma baguette, que tu sois oiselet
et moi oiselette ! »
Et aussitôt, Bernardinet fut oiselet et elle oiselette.
Le Drac arriva, et dit :
« À Dieu soyez, oiselet et oiselette. N'avez-vous pas vu un
garçon et une fillette ?
- Riou-chiou-chiou-chiou-chiou ! riou-chiou-chiou-chiou-chiou !
- Je vous demande si vous n'avez pas vu passer un garçon et une
fillette.
- Riou-chiou-chiou-chiou-chiou ! riou-chiou-chiou-chiou-chiou ! »
Il ne put en tirer davantage, et il s'en retourna.
Lorsqu'il arriva, sa femme lui dit :
« Eh bien ! tu ne les ramènes pas ?
- Oh ! non ; je n'ai trouvé qu'un oiselet et une oiselette, je
leur ai demandé s'ils les avaient vus passer et, toute réponse,
ils ne faisaient que me dire :
« Riou-chiou-chiou-chiou-chiou ! riou-chiou-chiou-chiou-chiou ! »
- Ah ! imbécile ! c'étaient eux : il te fallait les ramener.
Retournes-y.
- Ah ! je suis trop fatigué, dit le Drac ; qu'ils s'en aillent
où ils voudront ! Moi, je ne retourne pas les chercher.
- Je te répète qu'il te faut y retourner. »
Et tout de même il y retourna.
Lorsqu'ils le virent venir, Bernardinet et Soleillette arrivaient à
un ruisseau. Soleillette dit :
« N'aie pas peur, Bernardinet. Par la vertu de ma baguette, que je
sois sur le ruisseau palanquette3
et que tu sois le garde-fou! »
Et aussitôt, Bernardinet fut garde-fou et elle palanquette.
Mais le Drac savait bien qu'à cet endroit le ruisseau n'avait pas
de palanque.
« Ah ! Soleillette, dit-il, tu as, pour sûr, oeuvré ici : mais cette fois, vous ne m'échapperez pas, ni toi ni ton Bernardinet. »
Cependant, ils lui échappèrent encore : lorsqu'il voulut
saisir le garde-fou et la palanquette, voilà que le garde-fou se
changea en taureau qui sauta dans le pré et que la palanquette
tomba dans le ruisseau et se changea en grenouille qui alla se cacher
sous une touffe de joncs ; mais voilà que la baguette de Soleillette
demeura sur l'eau, et le Drac la ramassa. Alors il dit :
« Bernardinet, taureau tu es et taureau six ans tu seras; et toi,
Soleillette, grenouille tu as voulu être, grenouille sept ans tu
resteras. »
Chaque jour, Bernardinet, changé en taureau, allait paître
au bord du ruisseau où était Soleillette, changée
en grenouille, et ainsi ils se voyaient quand même.
Au bout de six ans, Bernardinet redevint un jouvenceau, -- et il oublia
Soleillette.
Au bout de sept ans, Soleillette ne fut plus grenouille : elle fut, comme
avant, une jolie jeune fille; mais elle ne trouva pas Bernardinet.
Elle le cherchait partout, et se désolait de l'avoir perdu.
Un jour, elle passa dans un village où l'on faisait une noce, et
elle vit le fiancé et la fiancée qui s'en allaient à
l'église, et voilà que le fiancé était Bernardinet
!
Soleillette alla chez une boulangère et lui dit :
« N'auriez-vous pas un peu de pâte ?
- Oh ! non, je n'en ai pas du tout.
- N'en auriez-vous qu'un peu comme un bout d'épingle, j'en aurais
assez. »
La boulangère alla voir dans la maie et en trouva un morceau comme
un bout d'épingle et le lui donna.
Soleillette pétrit cette pâte, la remua bien, et en fit deux
pigeons, -- un pigeon et une pigeonne, et elle leur donna la vie.
Et voilà que ces deux pigeons allèrent se poser sur une
fenêtre de l'église, au moment où les fiancés
y entraient pour se marier. Et le pigeon disait à la pigeonne :
« Roucou ! roucou ! pigeonnette, fais-moi un baiser.
- Oh ! non, je ne veux pas te faire un baiser, car peut-être ferais-tu
comme Bernardinet, qui a abandonné Soleillette : il l'a dépaysée
et puis il l'a oubliée. »
Voilà que Bernardinet entendit cela. Il sortit de l'église,
il trouva Soleillette sur la porte. Aussitôt qu'il la vit, il la
reconnut et lui sauta au cou. Et Soleillette l'emmena, et il ne la quitta
plus jamais.
1 Milhàs, boule de maïs.
retour
2 Fat, mimologisme populaire interprétant
le cri du canard. retour
3 Palanca, diminutif palanqueta = passerelle.
retour
Contes de
la Vallée du Lambon
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