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Il y avait une fois
un pauvre homme qui avait trois filles et qui les aimaient profondément.
Il était jardinier
de son métier, et un jour qu'il bêchait dans son jardin au
pied d'un rosier, il aperçut un grand lézard. Et le lézard
se dressa devant lui en lui disant :
- Pellegrilleur, il
faut que tu me donnes une de tes filles en mariage, sinon je te mangerai.
Le pauvre homme rentra
chez lui bien tristement.
En le voyant, sa fille
aînée lui demanda :
- Père, qu'avez-vous
?
- En bêchant
au pied du rosier, j'ai trouvé un grand lézard, et ce lézard
m'a dit : "Pellegrilleur, il faut que tu me donnes une de tes filles en
mariage, sinon je te mangerai." Laquelle d'entre vous consentirait-elle
à l'épouser ?
- Oh ! pas moi ! dit
la fille aînée.
La seconde fille entra
et, voyant que sont père était triste, elle lui demanda
:
- Père, qu'avez-vous
?
- En bêchant
au pied du rosier, j'ai trouvé un grand lézard, et ce lézard
m'a dit : "Pellegrilleur, il faut que tu me donnes une de tes filles en
mariage, sinon je te mangerai." Laquelle d'entre vous consentirait-elle
à l'épouser ?
- Oh ! pas moi ! dit
la seconde fille.
Mais la troisième
fille, qui avait tout entendu, dit :
- Moi, je l'épouserai.
Elle alla au jardin
et vit le grand lézard qui se tenait au pied du rosier. Le lézard
lui dit de le suivre, elle partit avec lui et jamais plus le jardinier
ne revit le grand lézard ni sa fille.
Un jour que la fille
aînée s'attristait en songeant au sort de sa plus jeune soeur,
elle eut l'idée d'aller bêcher dans le jardin à l'endroit
même où son père avait rencontré le grand lézard.
Elle découvrit un escalier, et le descendit marche après
marche. Arrivée au fond, elle vit une belle maison, y entra, et
trouva sa soeur qui filait au coin du feu. Elle l'embrassa en pleurant.
Mais sa soeur lui dit :
- Va, ne pleure pas.
Je ne suis pas à plaindre. Tu peux croire que j'ai un beau mari
! Je te le ferai voir, ce soir, à la lumière. Le jour, il
est lézard, mais la nuit, il devient un beau jeune homme.
Le soir, quand son
mari fut endormi, elle se leva tout doucement, alla chercher sa soeur
pour lui montrer le jeune homme à la lumière. Mais
voilà qu'en approchant le croisset2
du lit, elle laissa tomber une goutte d'huile sur son mari, qui se réveilla.
Soudain, tout disparut, et les deux soeurs se trouvèrent seules
au milieu d'un hallier, dans un pays désert, sous un ciel sans
étoiles, où elles marchèrent longtemps, longtemps,
sans voir ni un chrétien, ni un toit.
Au sommet d'une montagne,
elles trouvèrent un grand château : c'était le château
des Vents.
- Vents, dirent les
deux soeurs, ayez pitié de nous, indiquez-nous le chemin pour sortir
de ce désert.
- Où veux-tu
aller ? dirent les vents à l'aînée.
- Je veux m'en retourner
à la maison de mon père.
- Suis-moi, dit le
vent de Bise.
- Et toi, où
veux-tu aller ? demandèrent les vents à la plus jeune.
- Je veux retrouver
mon mari.
- Suis-moi, dit le
vent d'Autan.
L'aînée
suivit le vent de Bise, mais au bout de sept jours et sept nuits, elle
tomba épuisée de fatigue dans le grand pays désert,
sous le ciel sans étoiles, et nul ne la revit jamais plus.
- Pauvrette, dit le
vent d'Autan à la plus jeune, tu n'as plus que sept lieues à
faire pour atteindre ton but. Va te reposer à cette maisonnette,
là-bas, sur cette colline. Tu retrouveras ton mari.
- Merci, vent d'Autan.
Elle eut encore la
force de marcher jusqu'à la petite lumière de la colline.
Elle arriva à
une maisonnette. Là habitait une fée qui lui fit bon accueil,
car c'était la meilleure des fées. Quand la fille du jardinier
se fut bien reposée au coin de l'âtre, elle raconta en pleurant
à la fée tout ce qui lui était arrivé.
La fée lui dit
:
- Pleure, pauvrette,
tu es la cause de ton malheur. Ton mari est un roi qu'un enchanteur méchant
a condamné à une longue épreuve en l'obligeant à
être lézard pendant le jour. En acceptant de l'épouser,
tu lui as permis de se libérer, mais il ne fallait pas que son
secret soit révélé. Dans sept jours, l'épreuve
sera finie, mais il ne se souviendra plus de toi. Pleure, pleure, pauvrette,
tu es la cause de ton malheur.
Pendant sept jours
et sept nuits, la malheureuse pleura. La bonne fée eut pitié
d'elle ; la fin de la septième nuit, elle lui dit :
- Pauvrette, à
cette heure, le roi ton mari a fini sa longue épreuve et il t'a
oubliée, mais ne pleure plus : tout espoir n'est pas perdu pour
toi.
A demi consolée
par la bonne fée, la fille du jardinier ne passa plus ses jours
à pleurer mais, la nuit, quand elle était seule, elle ne
pouvait retenir ses larmes.
Un jour, la fée
la fit asseoir sur ses genoux et lui dit :
- Pauvrette, le roi
ton mari t'a complètement oubliée. Il se remarie demain.
- Hélas ! Comment
pourrais-je faire pour empêcher ce malheur ?
- Écoute. Prends
cette quenouille d'or avec laquelle tu fileras du fil d'or. Demain, à
la sortie de la messe, tu iras filer devant la porte de l'église.
La fiancée est bien envieuse : elle voudra t'acheter la quenouille
d'or. Quand elle t'en demandera le prix, tu lui diras :
"Elle
n'est ni à vendre ni à donner
Seulement
avec le marié je veux rester."
La fille du jardinier
accepta, et, le lendemain, à la sortie de la messe, elle était
à filer devant la porte de l'église. La mariée vit
la quenouille d'or :
- Oh ! Fileuse ! La
merveilleuse quenouille ! Combien en veux-tu ?
"Elle
n'est ni à vendre ni à donner
Seulement
avec le marié je veux rester."
- Hé ! Tu n'y
penses pas !
La mère de la
mariée se pencha vers sa fille et lui glissa à l'oreille
:
- Accepte donc, pour
avoir la merveilleuse quenouille, de les laisser un moment ensemble.
La mariée y
consentit mais, de toute la journée, la fileuse ne put avoir un
moment de solitude avec son ancien mari pour lui dire un mot et le soir,
on fit absorber au jeune home un somnifère qui le plongea dans
un profond sommeil. La pauvre oubliée faisait tout ce qu'elle pouvait
pour le réveiller et lui disait :
- Ne te souviens-tu
pas du jour où tu es venu au jardin de mon père, et où
tu lui as dit : "Pellegrilleur, il faut que tu me donnes une de tes filles
en mariage, sinon je te mangerai" ?
Mais il dormait toujours.
Alors, le lendemain
matin, la fille du jardinier retourna chez la fée et lui dit :
- Je n'ai pas pu avoir
un seul instant de solitude avec le roi.
La fée lui répondit
:
- Écoute. Prends
ce dévidoir d'or qui déroule du fil d'or. Tu iras dévider
du fil dans la grande allée du château. La mariée
est bien envieuse ; elle voudra sûrement t'acheter le dévidoir
d'or.
La fille du jardinier
remercia et, le lendemain, elle était à dévider du
fil d'or dans la grande allée du château. La mariée
aperçut le dévidoir :
- Oh ! Dévideuse
! Le merveilleux dévidoir ! Combien en veux-tu ?
"Il n'est
ni à vendre ni à donner
Seulement
avec le marié je veux rester."
- Hé ! tu y
es déjà restée, il me semble !
Mais la mère
de la mariée se pencha vers sa fille et lui glissa à l'oreille
:
- Accepte donc, pour
avoir le merveilleux dévidoir, de les laisser un moment ensemble.
Et la mariée
y consentit. Mais comme le jour précédent, les jeunes gens
ne purent avoir un moment de solitude et le soir, on fit prendre au roi
un somnifère. Cependant, un valet qui passait devant la chambre
du roi entendit les plaintes de la dévideuse :
- Ne te souviens-tu
pas du jour où tu es venu au jardin de mon père, et où
tu lui as dit : "Pellegrilleur, il faut que tu me donnes une de tes filles
en mariage, sinon je te mangerai" ?
Mais il dormait toujours.
Le lendemain, le valet
rapporta au roi les paroles de la dévideuse, et toute la journée
celui-ci resta songeur.
La fille du jardinier,
de retour chez la fée, lui dit à nouveau :
- Je n'ai pas pu avoir
un seul instant de solitude avec le roi.
Alors, la fée
lui dit :
- Écoute. Prends
ce plat d'or contenant des oiseaux rôtis qui chantent. Tu iras te
placer devant la porte du palais du roi. La mariée est bien envieuse
; elle voudra sûrement t'acheter le plat d'or et ses oiseaux.
Le lendemain, la fille
du jardinier alla se placer devant la porte du palais du roi. La mariée
vit le plat d'or contenant les oiseaux rôtis qui chantaient :
- Oh ! Oiselière
! Le merveilleux plat d'or ! Combien en veux-tu ?
"Il n'est
ni à vendre ni à donner
Seulement
avec le marié je veux rester."
- Hé ! Il
me semble que tu y es déjà restée !
Cependant, elle accepta
encore une fois le marché, mais pour la dernière fois.
Le soir, l'oiselière
alla dans la chambre du roi. On avait encore donné à celui-ci
un somnifère, mais cette fois, au lieu de le boire, il l'avait
jeté sous le lit. La fille du jardinier lui dit :
- Ne te souviens-tu
pas du jour où tu es venu au jardin de mon père, et où
tu lui as dit : "Pellegrilleur, il faut que tu me donnes une de tes filles
en mariage, sinon je te mangerai" ?
Oui, oui, je m'en souviens
maintenant, et je ne veux pas d'autre femme que toi !
Les deux jeunes gens
se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et passèrent
la nuit à se raconter leurs peines et leurs voyages.
Le lendemain, le roi
alla trouver son beau-père, et lui dit :
- J'avais une petit
coffret qui fermait avec une clef d'or. Un jour, je perdis la clef, et
j'en fis faire une nouvelle. Mais quelque temps après, je retrouvai
ma première clef, de sorte que j'en ai deux, presque aussi jolies
l'une que l'autre. Laquelle dois-je préférer, l'ancienne
ou la nouvelle ?
- Respectons toujours
les anciens et les anciennes choses, répondit le vieillard.
- C'est aussi mon avis,
reprit le roi. Eh bien, moi, j'avais une femme et je l'avais perdue. J'en
pris une autre, et à cette heure, j'ai retrouvé la première
; c'est celle-là que je garde ; je vous laisse la nouvelle.
C'est ainsi que la
fille du Pellegrilleur devint reine de ce royaume.
"Tric
! Trac !
Soun
passat per un prat,
Moun
counte es acabat." |
"Et
tric et trac !
Je
suis passé par un pré,
Et
mon conte est achevé." |
Recueilli
par Marguerite Delibes, écolière à Comberouger,
Tarn-et-Garonne, en 1899, sous la direction d'Antonin Perbosc.
1-
Pellegrilleur : jardinier,
du mot gascon palagrilh, bêche. Retour
2-
Croisset : petite
lampe à huile en usage autrefois. En gascon, caleho, calel.
Retour
Jean le Teigneux
et autres contes populaires français. Michel Simonsen. L'école
des loisirs, 1985.
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