
Mercredi 14 décembre 2011
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Conseiller de la présidente, Cité des Sciences et de l’Industrie
Joël de Rosnay : L’avènement du Web 2.0 constitué par les blogs, les wikis, YouTube, Daily Motion… créés par une foule d’anonymes illustre l’usage de nouveaux outils que se sont réappropriés les internautes pour créer des contenus numériques sous la forme des User Generated Contents. Ce sont des sites globaux d’expression personnelle utilisant une grande variété d’outils numériques qui permettent de diffuser de la musique, de la vidéo, des textes et de se connecter à des réseaux d’amis dans le monde entier, sans oublier les grandes plateformes qui catalysent l’intelligence collaborative et que l’on appelle aussi des agrégateurs de la « longue traîne », tels Google, Yahoo, MyYahoo, Netflicks, ITunes…
Avec le Web 2.0, on passe ainsi de la société de l’information à la société de la recommandation. Les réseaux sociétaux intègrent la cognition, la coordination et la coopération : la cognition pour trouver la réponse à une question complexe ; la coordination pour agir en fonction du comportement des autres ; la coopération pour se « réguler » avec l’action des autres.
J. de R. : Nous entrons progressivement dans la civilisation du numérique qui englobe les télécommunications (téléphone, télévision), Internet, les satellites et les environnements intelligents… Internet s’est développé comme un système darwinien, de manière « buissonnante » – comme la vie elle-même –, à l’image de l’arbre de l’évolution du vivant. Il y a peu de planification d’ensemble dans l’évolution du réseau mondial, mais des myriades d’initiatives individuelles ou émanant de petits groupes. C’est pourquoi la théorie du chaos déterministe s’applique également à Internet.
L’Internet de demain favorisera une plus grande interaction entre les utilisateurs. Le téléchargement de vidéos interactives jouera un rôle important dans les processus d’éducation, d’acquisition de connaissances et, surtout, de comparaison des informations entre elles.
Grâce à ces données, à la fois techniques, technologiques, sociologiques, économiques, industrielles et culturelles, on verra émerger dans cet écosystème informationnel ce que l’on pourrait appeler un « 5e pouvoir »… : le pouvoir des « médias des masses », la marque de la civilisation du numérique. Dans cet écosystème, Internet subira une profonde modification qui laisse entrevoir l’émergence d’une intelligence « collaborative » ou « connective ».
J. de R. : Je ne pense pas qu’il faille suréquiper l’école en nouvelles technologies et que les TIC, comme on l’a cru pendant longtemps, apportent chaque fois un « plus » significatif, comme un coup de baguette magique qui permettrait d’apprendre mieux et plus vite.
À l’école, lieu d’apprentissage, on doit exercer son raisonnement, sa logique. On fait marcher son cerveau, on s’ouvre (ou non) aux autres, donc on apprend (ou non) la tolérance, on apprend (ou non) la socialisation. C’est un lieu de coéducation, on peut apprendre par les professeurs, mais aussi par les autres. À condition de donner pour recevoir.
Un lieu physique est essentiel à mes yeux, car je ne vois pas les élèves en « stabulation libre » devant un ordinateur en train de pianoter en présence d’un professeur qui regarde de temps en temps ce qu’ils font et essaie d’apprendre de ses élèves car ils en savent parfois plus que lui !
Non, je vois la classe comme un lieu unique de relations humaines qui va se doter, s’enrichir, de technologies, selon les cas et les moyens. La classe du futur, pour moi, n’est pas la classe « high-tech » avec des ordinateurs partout et des accès à Internet.
Jusqu’à présent, les professeurs ont été considérés à la fois comme les détenteurs des connaissances, les transmetteurs de savoirs (dotés d’une certaine capacité de communication pour expliquer les choses et les rendre plus claires) et les « chefs » de la classe, au sens disciplinaire du terme. Ils sont donc chargés d’une double et difficile fonction : transmettre les connaissances en intéressant leurs élèves, c’est-à-dire en créant un climat de motivation, de curiosité et d’écoute. Mais ils doivent en même temps savoir taper sur la table et punir pour faire respecter la discipline.
Or aujourd’hui, compte tenu de l’irruption des technologies, les professeurs deviennent plutôt des médiateurs de connaissances, agissant à un carrefour que j’appellerai le système de communication de la classe, fait d’individualités, de personnalités différentes. Des médiateurs qui, de plus en plus, devront jouer le rôle de catalyseur d’intelligence collective. Ces personnes, par leur formation, leur expérience, vont aider à contextualiser les faits reçus par bribes ou par discipline d’une manière linéaire, dans une vision systémique et interdépendante d’un monde qui change.
Ils seront vraiment des « catalyseurs » au sens le plus noble du terme : des personnes capables d’être à la fois des pasteurs et des passeurs autrement dit des guides, mais aussi des personnes en charge d’initier des gens, dans le labyrinthe des connaissances, à trouver leur chemin vers le savoir et la lumière. Vers quelque chose qui les ouvre à un monde qu’ils ne connaissent pas, par lequel il faut passer, avec risque, en étant aidé, initié, conduit. Tel est le passeur.