Baccalauréat cinéma - L'homme à la caméra

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Baccalauréat cinéma

« Extrait du journal d’un opérateur »

Après Kinoglaz, L’Homme à la caméra apparaît comme le deuxième film-manifeste de Dziga Vertov. Sous-titré « Extrait du journal d’un opérateur », il se présente à travers un avertissement comme un film sans intertitre, sans scénario, sans acteur. Dans ses écrits, le cinéaste s’est toujours opposé aux films joués18, littéraires et artistiques. Ce sont les « ciné-documents » nés de l’enregistrement des faits qui définissent son œuvre. En réponse à la « Fabrique de l’acteur excentrique » (FEKS) créée en 1922 par Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, et contre l’idée d’une « Fabrique des attractions » avancée par Sergueï Eisenstein (voir le document Dziga Vertov et Sergueï Eisenstein), Dziga Vertov imagine une « Fabrique des faits ». Ainsi écrit-il en 1926 : « Tonnerre des faits ! Masse de faits. Ouragans de faits. Et de petits faits détachés. Contre la ciné-sorcellerie. Contre la ciné-mystification19. » Dans son journal, à la date de 1927, on peut lire : « Nous avons quitté l’atelier pour aller dans la vie, dans le tourbillon des faits visibles qui se bousculent, là où est le présent tout entier, là où les gens, les tramways, les motocyclettes et les trains se rencontrent et se quittent, où chaque autobus suit son itinéraire, où les automobiles vont et viennent, occupées par leurs affaires, là où les sourires, les larmes, la mort et les impôts ne sont pas assujettis au porte-voix d’un metteur en scène. Vous entrez dans le tourbillon de la vie avec votre caméra, la vie va son train. Sa course ne s’arrête pas. Personne ne se soumet à vous. Vous devez vous habituer à mener votre exploration sans déranger les autres20. » Le principe de « la vie à l’improviste » est opposé au monde du studio.

Photogramme de L’Homme à la caméra, Dziga Vertov. © Lobster films

Photogramme de L’Homme
à la caméra
, Dziga Vertov.
© Lobster films

Dans son premier script, Vertov prévoyait de faire débuter L’Homme à la caméra dans « le mini-monde en faux décor de la ciné-fabrique21 », avant d’amener le cameraman à la rencontre de la vie telle qu’elle se présente, retrouvant les termes de son journal de 1927. La présence d’affiches de films caractéristiques de la NEP souligne cette opposition entre le « ciné-œil » et le « ciné-drame ». Le cameraman puise son inspiration au contact de la réalité. Il est vu sur tous les fronts, confronté à tous les éléments : sous terre, sur mer, en haut d’un échafaudage, survolant un barrage. On le voit emprunter différents moyens de transports : la voiture, le tramway, le train, le bateau, la moto. Il est le plus souvent montré en train de filmer en tournant la manivelle de sa Debrie. On pourrait le comparer à un acteur, sauf qu’il s’agit de Mikhaïl Kaufman et que les plans qu’il recueille sont montrés par la suite : « Ce n’est ni Emil Jannings ni Charlie Chaplin que nous avons filmés mais Mikhaïl Kaufman, notre opérateur22 », précise Vertov. Le cameraman est présenté comme un travailleur au milieu d’autres travailleurs. Plus que lui-même, c’est son instrument qui est mis en valeur. En effet, son visage n’apparaît jamais en gros plan. Il est le plus souvent vu de profil ou en plan large. La plupart des ouvriers apparaissent sous cette forme. Seules les femmes sont montrées en gros plans et face caméra, à l’exception de la jeune femme au réveil et d’Elizaveta Svilova, dont les visages ne sont jamais entièrement dévoilés. Après le cameraman, la monteuse est le deuxième personnage important du film.

18 L’expression « film joué » désigne en russe les films de fiction ; les « films non joués » sont les films documentaires.

19 Dziga Vertov, « Une fabrique des faits », Articles, journaux, projets, coll. « 10/18 », Union générale d’éditions, 1972.

20 Dziga Vertov, « Extraits des carnets et des journaux », Articles, journaux, projets, op. cit.

21 Dziga Vertov, « L’Homme à la caméra (symphonie visuelle) », Articles, journaux, projets, op. cit.

22 Dziga Vertov, « L’amour pour l’homme vivant », Articles, journaux, projets, op. cit.