Baccalauréat cinéma - L'homme à la caméra

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Baccalauréat cinéma

Introduction

Dossier conçu par Bamchade POURVALI, doctorant en cinéma, spécialiste de l'essai filmé. Il est auteur de Chris Marker (Cahiers du cinéma-CNDP, 2003), Godard neuf zéro, les films des années 90 de Jean-Luc Godard (Séguier-Archimbaud, 2006), Wong Kar-wai, la modernité d'un cinéaste asiatique (Amandier-Archimbaud, 2007).

Les Kinoks : Dziga Vertov, d'après un dessin de Pyotr Galadzhev.

Les Kinoks, Dziga Vertov,
d'après un dessin de
Pyotr Galadzhev. © DR

Sorti sur les écrans en 1929, L’Homme à la caméra est le dernier film muet de Dziga Vertov et la synthèse de ses travaux des années 1920. Plus qu’un film sur la ville, il s’agit d’une œuvre sur le cinéma tel que le conçoivent les Kinoks. Ce groupe fondé par Vertov en 1919 réunissait son frère, le cameraman Mikhaïl Kaufman et son épouse, la monteuse Elizaveta Svilova. Tous deux sont présents dans L’Homme à la caméra où ils incarnent leur propre rôle. On peut considérer le film comme le deuxième manifeste des Kinoks après Kinoglaz qui marque leur entrée dans le cinéma, en 1924. Réalisé entre la fin de la NEP1 et le début du premier plan quinquennal2, L’Homme à la caméra a pour décor Moscou, Kiev et Odessa et comprend 1 700 plans ; un nombre inhabituel dans le cinéma – surtout documentaire – qui souligne l’originalité du travail de Vertov.

Les Kinoks :  Mikhaïl Kaufman, le caméraman.

Les Kinoks, Mikhaïl Kaufman,
le caméraman.
© Collection M. Kaufman

En effet, l’œuvre du cinéaste se situe à la croisée des actualités et de l’avant-garde russe dont le poète Vladimir Maïakovski est la figure emblématique (voir le document Vladimir Maïakovski et Dziga Vertov). Tout en pratiquant un cinéma documentaire, le réalisateur innove formellement. Vertov est à l’origine du premier film de montage, L’Anniversaire de la Révolution (1918), de la première utilisation dramatique des intertitres, la Kinopravda n° 13 (1923), et du premier dessin animé soviétique, Aujourd’hui (1924). Il sera le premier documentariste sonore d’URSS avec Enthousiasme (1930), et le premier à utiliser des interviews synchronisées pour Trois Chants sur Lénine (1934). Ce souci d’invention se retrouve dans L’Homme à la caméra qui est le premier film soviétique sans intertitre.

Les Kinoks :  Mikhaïl Kaufman, le caméraman.

Les Kinoks, Elizaveta Svilova,
la monteuse. © Lobster films

Si le film frappe par sa virtuosité, ses procédés n’en sont pas moins porteurs d’une utopie. L’Homme à la caméra se distingue en effet d’autres « symphonies urbaines », comme Berlin, symphonie d’une grande ville de Walter Ruttmann (1927) et annonce au contraire À propos de Nice de Jean Vigo et Boris Kaufman (1929), le plus jeune des deux frères du cinéaste. Devenu le symbole de l’avant-garde cinématographique, Vertov est marginalisé au cours des années 1930. Les années 1960 le consacrent cependant comme une référence majeure du cinéma moderne et font de L’Homme à la caméra un véritable objet d’étude3.
Après avoir rappelé les liens entre Dziga Vertov et l’avant-garde russe, nous nous intéresserons au statut de film-manifeste de L’Homme à la caméra. Puis nous aborderons l’utopie du film à travers sa construction. Ce point devrait nous permettre d’envisager autrement les procédés cinématographiques. Enfin, nous verrons l’aura de l’œuvre chez de nombreux cinéastes à travers le monde.

 

1 La NEP est le nom donné à la « nouvelle politique économique » décrétée par Vladimir Lénine en mars 1921. Son application permet l’émergence d’une nouvelle classe aisée appelée « Nepmen ».

2 Décidé par Joseph Staline, le premier plan quinquennal (1928/1929-1932/1933) prévoit un développement de l’industrie et la collectivisation des terres reprises aux paysans riches appelés « Koulaks ».

3 Deux textes contribuèrent à la redécouverte universitaire de L’Homme à la caméra, celui d’Annette Michelson, « L’Homme à la caméra. De la magie à l’épistémologie », Dominique Noguez éd., Cinéma : théorie, lectures, Klincksiek, 1973 ; et celui de Youri Tsivian, « L’Homme à la caméra de Dziga Vertov en tant que texte constructiviste », La Revue du cinéma, n° 351, juin 1980.