Plans rapprochés
Comment filmer les désordres de la guerre ?
L’ordre de l’assaut a été donné. Tôt le matin, les soldats attaquent. Le général Mireau suit la scène de loin ; il vient de porter un toast « à la France ». La séquence commence alors par l’inspection ultime du colonel Dax.
1.
2. En caméra subjective, un travelling avant parcourt la tranchée, les soldats alignés de part et d’autre. Un contrechamp nous montre ensuite, en travelling arrière, Dax avançant parmi ses hommes. Tous sont tendus. Aucun bruit. Le ciel est à peine visible sur l’écran. Kubrick enchaîne encore trois fois ce champ/contrechamp, donnant ainsi une idée de la grandeur des effectifs impliqués.
La troisième fois, une explosion retentit et la caméra traverse un brouillard de fumée. Puis, en contrechamp, Dax s’accroche à une des échelles. La caméra le suit. Un soldat lui donne l’heure. Dax redescend dans les tranchées, entame le compte à rebours, monte l’échelle puis, à l’heure H, sort de la tranchée.
9. Il fait sortir ses hommes les uns après les autres en sifflant. Ce prologue a posé les éléments de la scène. Le combat n’implique pas l’ennemi, toujours invisible ; on ne verra même pas ses positions depuis celle des soldats français. Le rapport essentiel est double : entre les hommes et leur chef d’une part, entre tous et la mort d’autre part. Les huit premiers plans (soldats, Dax avançant seul, explosion) ont montré ces éléments. Sur cette dernière image, Dax est donc seul sur fond de ciel, en légère contre-plongée, et les hommes passent devant lui pour attaquer. Toute la scène sera construite sur ce rapport entre multitude et unité du chef, Dax tantôt au centre du plan, tantôt perdu au milieu des soldats.
10. Un plan d’ensemble, en plongée, pris par-derrière, montre les hommes se lever en masse et quitter les tranchées. Kubrick alternera dans la suite ces plans larges, où une troupe bouge, avec des plans beaucoup plus rapprochés, à hauteur du sol. C’est la célèbre tension entre les points de vue de Victor Hugo et de Stendhal (Fabrice dans La Chartreuse de Parme) sur Waterloo : la vue d’ensemble, objective, et la vue subjective du soldat dans la mêlée, qui ne voit que désordre.
11. De dos, Dax siffle et fait avancer ses hommes. Un plan plus large, en plongée, nous les montre ensuite en progression. Des explosions surviennent, les hommes commencent à tomber. Le plan suivant est plus rapproché, un travelling suit maintenant les soldats le long de leur avancée, donc de profil.
13. Un plan encore plus rapproché. Dax réapparaît, il est au milieu de l’écran, il se lève et siffle. La bande sonore, ici, est simple, elle oppose le sifflet insistant du colonel aux explosions de plus en plus régulières, traduisant ainsi la tension entre l’exigence d’avancer et la présence persistante de la mort.
15. Les soldats montent et descendent des collines. Dax est toujours au centre de l’image, mais parfois recouvert ou camouflé par d’autres. Un zoom avant nous le détache sur le fond, puis un zoom arrière le réintègre dans l’ensemble de la scène. Les hommes trébuchent parfois, d’autres tombent et ne se relèvent pas. Les chutes et les explosions ont lieu de façon aléatoire. À ce désordre répond la rigueur avec laquelle Dax avance, siffle et agite le bras. Les soldats remplissent tout le cadre : l’ennemi est hors champ, à droite de l’écran, et nous ne saurons jamais la distance qui les en sépare. Deux plans de plus en plus serrés, avec des travellings arrière, continuent de montrer la lente progression des soldats.
20. Dax est au centre d’un plan serré, les soldats passent et repassent devant la caméra, il y a de la fumée. Nous, spectateurs, sommes maintenant, comme les soldats, plongés dans la bataille : nous ne distinguons plus l’ensemble, nous ne voyons qu’un voisinage immédiat, où surviennent au hasard des événements (explosions, morts). La répétition de tels plans indique non seulement le chaos de l’assaut, mais aussi son caractère de piétinement vain : on sent bien qu’il n’y aura pas de résultat. Le chef, Dax, est parfois visible et audible, parfois imperceptible. Néanmoins, il doit toujours être dans le champ de perception des soldats, qui se règlent sur lui. C’est pourquoi la caméra elle-même est indexée sur ses mouvements, même si quelquefois on ne le voit plus. Au plan suivant, le travelling suit la troupe qui traverse des marécages. Dax, au centre de l’image, finit par s’abriter derrière un mur. Autour de lui, certains tombent dans l’eau et ne se relèvent pas. Suivent un plan fixe large puis un plan plus serré centré sur Dax, qui se retourne.
21. En contrechamp, les soldats, de face, avancent. Nouveau contrechamp : face à eux, explosion, de la fumée. Contrechamp inverse sur les soldats qui avancent. Ainsi, on nous donne encore le point de vue des soldats : nous voyons ce à quoi ils font face – ce n’est rien d’humain, ce sont des explosions et de la fumée. Le plan suivant, logiquement, nous montre des soldats projetés par des explosions, selon un autre point de vue.
23. Vus de face à hauteur d’homme, les soldats continuent d’avancer. Dax est au centre. La caméra zoome sur son visage. On sent qu’arrive un moment où il s’interroge sur le destin même de cette offensive. C’est la troisième partie de la séquence qui commence, celle où l’échec commence à être avéré.
24. En contrechamp, nous avons ce qu’il voit, c’est-à-dire rien de particulier. Autrement dit, les lignes ennemies ne sont même pas encore visibles : l’avancée a été faible. Les soldats arrivent alors sur l’écran, par-derrière, en même temps que la caméra passe en travelling arrière pour les laisser remplir le champ visuel. L’offensive continue donc.
25. Un plan des soldats pris de très près et quasiment à ras du sol. Des têtes et des corps sont devant l’objectif, ainsi que des ruines. Le plan est fixe. Le désastre est sensible : au bruit continu des explosions répond l’accumulation des corps sur l’écran. Il n’y a plus de ciel. Les soldats avançent toujours courbés ; maintenant, le plan les écrase presque contre terre.
26. Dax est vu couché sur le dos, en plongée. Il demande au soldat près de lui : « Où est la compagnie B ? » ; l’autre ne sait pas. Alors il range son revolver, se lève et, au lieu d’avancer, part vers l’arrière pour comprendre. C’est le dernier plan de l’assaut. En effet, si Dax recule alors qu’il était le moteur même de l’avancée, les soldats ne progresseront plus. L’offensive est finie
27. La scène est vue à travers les jumelles de l’état-major, de loin. Mireau a les mêmes interrogations que Dax : « Ils n’ont pas bougé. » Ainsi, nous sommes passés du dedans de la mêlée, du point de vue du soldat pour qui la mort est une loterie, qui avance ou rampe dans un champ de ruines et de corps en espérant qu’il ne va pas en faire immédiatement partie, au point de vue du stratège, pour qui la bataille est une somme de deux ou trois gros déplacements d’ensemble. Là, la guerre est silencieuse, on ne distingue pas les morts, on n’entend pas les explosions. La bataille, vue du côté de la troupe, a donc eu lieu entre deux visions d’ensemble, entre deux plans à travers des jumelles, exactement comme le destin des soldats est commandé et rythmé par les décisions souvent absurdes des chefs. L’aléatoire et l’absurdité des explosions et des effondrements mortels sur l’écran sont situés par Kubrick dans sa logique propre, celle des décisions illogiques venues d’en haut.



















