Plans rapprochés
Un happy end peut-il être tragique ?
Le dénouement tragique du film est un concentré de ses figures de style grandiloquentes et de ses principaux enjeux humains. La mise en scène revient donc sur la question raciale qu’elle évacue purement et simplement du décor au sein duquel trône l’image d’Épinal de la famille américaine heureusement réunie. Une nouvelle facette d’une vie où les héros ne sont guère plus que des fantoches prisonniers d’un théâtre d’illusions.
Nous ne devons pas êtres dupes de la grandiloquence du dénouement de Mirage de la vie. Il y a dans cette surcharge stylistique une ironie adressée à la fois aux personnages du film, au genre mélodramatique lui-même et aux producteurs hollywoodiens en général. Fatigué et malade, Douglas Sirk a voulu le final de son dernier film « bigger than life », kitsch jusqu’au mauvais goût, baroque jusqu’à la flamboyance pompeuse. Il procède ainsi à l’enterrement d’un genre dont il est devenu au fil des ans l’éminent rénovateur. « Je sentais, déclare-t-il à Jon Halliday, qu’un Hollywood complètement nouveau allait bientôt voir le jour, un Hollywood ouvert à des films comme Easy Rider – en tout cas, des films d’une nature et d’un style complètement différents. » (Op. cit.)
Le dénouement tragique de ce film-testament est aussi une réponse amusée à la quête illusoire des protagonistes, une mise en scène de la vie à l’opposé de l’existence même. L’excès de dramatisation – du long gospel tire-larme dans l’église aux gestes douloureux de Sarah Jane – est un hommage appuyé aux joies lacrymales du genre (il n’est pas vain d’insister sur l’esthétique de la scène) et un ultime avertissement adressé aux protagonistes contre les mirages prétentieux de la vie.
Alors que la messe vient d’être dite et que tous sortent de l’intérieur de l’église, Sarah Jane, l’unique absente à ce funèbre hommage rendu à sa mère, fend la foule amassée face à l’édifice
1. Elle s’en extrait difficilement, comme elle est sortie avec peine de son erreur, pour se retrouver seule au milieu de la chaussée. Le silence est de cathédrale, le cri de l’adolescente déchirant. Un agent de police puis un huissier tentent de l’arrêter. Sarah Jane poursuit sa course jusqu’au corbillard empanaché (comme les quatre chevaux blancs qui le tirent). La caméra la suit dans un ample mouvement de grue descendant. L’espace se resserre rapidement et l’appareil achève de la cadrer de près
2. La scénographie est ici entièrement au service de l’émotion qui s’affiche sur le visage médusé de Susie et qui culmine quand Sarah Jane, accablée de douleur et de remords, s’effondre en larmes sur le cercueil de sa mère. On notera que Sirk n’a pas profité des deux plans sur Susie et John pour raccorder avec le plan rapproché de Sarah Jane en larmes. Il reprend son plan précédent et fait ensuite le choix du faux-raccord pour donner au montage un effet saccadé, produisant une sensation de précipitation un peu brutale, propre à intensifier le pathos
3. L’extrême pâleur de l’héroïne, qui a désormais honte de sa honte, tranche avec le noir des éléments du décor et nous rappelle que la couleur blanche triomphe du noir dans ce happy end en demi-teinte. Annie qui faisait tache a été définitivement gommée de l’image. Or, cette cérémonie de deuil sur-théâtralisée apparaît comme l’ultime version fantasmée d’une vie vue à travers le prisme des illusions. La vie n’est qu’une vaste scène de théâtre, nous dit Sirk avec son image atomisée par l’effet des vitres d’une devanture de magasin, et les hommes ne sont que les reflets d’eux-mêmes
4. La vie n’est qu’illusion et les êtres de la fiction ne sont plus que des fantoches qui assistent à un deuil qui pourrait très bien être le leur (en tout cas en endossent-ils la couleur). Et ce, avant que la vie ne les fige dans le cliché, par définition factice, de la famille américaine qui les emporte dans la limousine vers leur destin.
Illusion, comédie, démesure, autant de mots qui correspondent à la (dernière) volonté d’une femme qui est passée à côté de sa vie et qui entendait réussir sa mort
5. Car si son existence a été faite de soumission au maître blanc, la mort d’Annie doit apparaître, selon sa vision de la réussite sociale faite de clinquant, comme une revanche. Or, celle-ci s’affiche avec une grandiloquence inversement proportionnelle à l’humilité de l’héroïne, cette dernière confondant la dignité et son reflet fallacieux, la vanité. « Pas de deuil, disait-elle à Lora avant de mourir, mais de la joie comme si j’allais vers la gloire. »










