Plans rapprochés
Comment l’épique se met-il au service de la critique politique ?
Trente-trois ans après une première adaptation du roman de Pierre Boulle par Franklin J. Schaffner (1968), Tim Burton propose un remake qui, comme l’opus dont il s’est inspiré, fait de la critique sociale du livre une réflexion sur la folie nucléaire des hommes et les dérives du pouvoir absolu. La présente séquence, remplie d’un souffle épique, montre comment se met en place un régime dictatorial reposant sur la force brutale – ici animale – de son armée. Forcément critique.
L’action générale du film se situe dans un futur lointain où les singes, désormais doués de raison et de parole, dominent le monde et les hommes qu’ils ont réduits à l’esclavage. Cette séquence suit l’épisode où un petit groupe de fugitifs résistant à la société oligarchique des singes est parvenu à échapper aux forces de l’impitoyable général Thade. À la tête de cette entreprise également composée de quelques primates de bonne volonté (« humanistes » ?) : le capitaine Leo Davidson, un astronaute en provenance du passé, brutalement projeté dans cet univers post-apocalyptique, autrement dit l’ultime survivant de notre propre civilisation dont l’intelligence supérieure constitue une terrible menace pour la société simienne.
Nous sommes ici en plein cœur de la cité des singes, sur une place devant le quartier général de l’armée. Thade, le chef de l’armée des singes, vient d’assister aux derniers instants de son vieux père. Avant de décéder, celui-ci lui a appris que les hommes, avant de faire exploser la planète (conflit ou accident atomique de grande ampleur, nous l’ignorons), ont été autrefois les maîtres du monde. Il s’agit donc pour lui d’éliminer le dernier survivant (le capitaine Leo Davidson), sorte de trait d’union entre la civilisation évoluée des humains aujourd’hui disparue et les hommes dégénérés qu’il entraîne avec lui et qu’il pourrait éduquer.
Aussi, quand le général Thade apprend de la bouche d’Attar, son fidèle bras droit, que les résistants ont échappé à sa vigilance, il laisse éclater sa rage en bondissant dans tous les sens pour atterrir enfin sur son cheval
01. On notera qu’à l’opposé des précédentes variations autour du roman de Pierre Boulle, le comportement du général-chimpanzé, à l’instar de tous les autres primates du film, demeure celui d’un singe. Il roule des yeux, grimace, grogne, impose sa force de mâle dominant par une démonstration intimidante. Comme à chacune de ses apparitions, sa bestialité se déchaîne, terrifiante, laissant pointer alors la critique de la force (bestiale) armée dès lors qu’elle n’est pas contrôlée par un pouvoir politique fort.
Après un plan de raccord, on voit Thade, cuirassé et l’épée au fourreau, dominer du haut de son cheval et de sa fureur son vassal Attar
02. En annonçant officiellement la mort de son père, il devient ipso facto le nouveau chef suprême de la cité des singes. La dictature militaire se trouve renforcée comme le prouve la déclaration d’Attar, sorte de gage d’une vassalité indéfectible renouvelée
03. Se dessine ici un idéal chevaleresque où l’honneur féodal subordonne toutes les actions au service du suzerain. En évoquant Semos, le dieu-singe, fondateur de la civilisation simienne (notons le monothéisme), Attar rend honneur au noble lignage de Thade et fait montre d’une piété qui n’a d’égale que sa bravoure et son dévouement à la nation. On pense ici aux valeurs morales exaltées dans les poèmes épiques tels que les chansons de geste du Moyen Âge.
Tout va désormais très vite. Le découpage des plans s’accélère. Les angles de prise de vue se multiplient. Il s’agit de montrer concrètement en quoi consiste cette manifestation de patriotisme. Le regard plein de menaces, Thade ordonne à Attar de « former ses bataillons » pour mener la chasse aux humains récalcitrants
04. L’ordre est immédiatement répercuté et amplifié par la contre-plongée sur Attar, hurlant à sa soldatesque simienne de serrer les rangs
05. La féodalité aux nobles sentiments prend alors l’allure d’un ordre militaire très dur. Chaque soldat-singe (la diatribe n’est pas loin) prend position en cadence. Les plans très brefs suggèrent la rapidité d’exécution. Un soldat casqué et cuirassé, la lance au poing, pivote sur lui-même et se place de profil. La caméra panote vers la droite et ouvre une perspective qui nous permet d’apprécier la rigueur de l’alignement de la troupe en formation
06. Puis, raccord dans le mouvement et contrechamp du plan précédent qui s’achève sur la face d’un singe hurlant comme démonstration indiciaire de la brutalité animale
07. « Formation de combat ! », hurle encore Attar. Les soldats tournent sur eux-mêmes, se font face et se mettent en position de marche. Les pieds frappant le sol et le feu en arrière-plan suggèrent quelque mystérieuse danse tribale où les guerriers honorent leur dieu pour s’assurer protection, courage et victoire au combat
08. Les plans successifs, à chaque fois plus remplis, créent un effet d’amplification du nombre hyperbolique des soldats
09. L’ensemble se trouve résumé dans un panoramique aérien qui nous donne une idée pour le moins effrayante de la puissance de l’armée des singes. Quant à l’ultime plan panoramique, très sombre, sur l’immense colonne qui s’avance
10, il n’est pas sans évoquer les légions romaines (voir l’équipement, le mode de déplacement, le surnombre, l’impression de puissance et la volonté de conquête). Si bien que cette « légion » simienne – le vocable nous renvoie, en effet, à l’antiquité romaine – est à lire comme une critique de la dictature militaire et, au sens large, de toute idée de fascisme.















