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Habemus papam

Plans rapprochés

Comment poser la théâtralité par une couleur ?

La mise en scène du protocole d’un conclave relève littéralement du théâtre (décors, costumes, accessoires, texte, acteurs) et Nanni Moretti file la métaphore théâtrale tout au long de son film en montrant la représentation pontificale ou au contraire son absence à travers différents plans marqués par une couleur : le rouge, à la fois couleur emblématique du théâtre mais aussi des cardinaux.

Photogramme 1 : Ce plan se situe au début du lent travelling avant vers les rideaux flottant au vent encadrant le balcon laissé vide de la basilique Saint-Pierre alors que les fidèles attendaient de voir le nouveau pape. Le mouvement de caméra souligne de manière appuyée la vacance du pouvoir pontifical. Les rideaux rouges agités par le vent encadrent le balcon à la manière d’une scène de théâtre et suggèrent au spectateur l’analogie théâtrale, l’acteur principal de la pièce qui devait être jouée n’a pas pu monter sur scène, ce qui pose évidemment une tension dramatique forte. Le rouge des rideaux rappelle à la fois la couleur du théâtre et la couleur de l’habit des cardinaux. La couleur permet de faire le lien entre les deux mondes, celui du spectacle et celui de l’Église catholique tout en les assimilant. Le rouge est aussi la couleur de la pompe.

Photogramme 2 : Pour régler la crise d’angoisse du pape, le porte-parole du Vatican a appelé un psychanalyste qui est chargé de faire une thérapie expresse pour résoudre le problème crucial qui se pose non seulement au cardinal Melville mais surtout à l’ensemble de l’Église catholique. Un plan fixe de demi-ensemble montre le psychanalyste faisant face à Melville dans un tête-à-tête qui devrait être intime dans la démarche psychanalytique tandis que l’arrière-plan est garni par les cardinaux assistant à l’entretien comme des spectateurs à une pièce de théâtre. Le pape nouvellement élu ne peut plus avoir d’intimité, cela annonce la vie de représentation permanente qu’il va mener maintenant. Le plan est organisé comme une scène de théâtre et le rouge des collari (chapeaux romains) et des ceintures portées sur les soutanes noires vient rappeler le lien entre les deux mondes tandis que le pape tout de blanc vêtu est isolé de manière chromatique par rapport aux autres personnages, seul dans son angoisse existentielle.

Photogramme 3 : Le plan se situe au moment où les cardinaux et les spectateurs du théâtre dans lequel est représentée La Mouette applaudissent le pape qui y avait en quelque sorte trouvé refuge. C’est la première fois que le pape reçoit une acclamation et une reconnaissance publiques et cela se fait dans un théâtre qui n’est pas celui du Vatican. Le rouge est encore présent : il revêt les fauteuils et les murs de cette salle dédiée au spectacle, il est rappelé par la tenue des cardinaux au centre du plan. L’analogie entre les deux mondes est donc encore clairement exprimée. Le pape n’est pas inclus dans le plan, il sera toujours séparé dans la séquence par un système de champ/contrechamp ce qui peut apparaître comme un signe précurseur de son renoncement définitif à la guidance des fidèles, sa sortie « hors champ ».

Photogramme 4 : Le plan se situe dans la dernière séquence du film, le pape vient d’annoncer à la foule qu’il renonçait à la fonction pontificale et lui tourne le dos. Il se retire de la scène et pénètre dans l’obscurité, encadré par les rideaux rouges et les hauts dignitaires ecclésiastiques. Son manteau rouge va être absorbé par les ténèbres, disparition qui symbolise à la fois la sortie de scène de l’acteur, l’écroulement de l’espérance des fidèles catholiques, la fin de la pompe. Retour à l’ombre, aux ténèbres, au vide ? Le noir succède au rouge.
Les quatre plans jouent visuellement sur un chromatisme resserré et symbolique (rouge, noir, blanc) commun au théâtre, au pouvoir et à la religion, pour développer tour à tour le prestige et l’abolition du mystère. Moretti et son équipe – chef opérateur, décorateur, costumier – semblent avoir strictement accompli le programme du mystère, ce mot qui à l’origine en latin désignait les cérémonies secrètes en l’honneur d’une divinité accessibles seulement à des initiés. La bichromie noir-rouge des plans 1 et 4 dit la lutte entre le cérémonial et le vide. Mais ce vide final est un autre mystère.

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