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Docteur Folamour

Plans rapprochés

Une farce peut-elle déboucher sur l’apocalypse ?

La séquence finale de Docteur Folamour fait la démonstration de l’union maléfique du plaisir et de la destruction. Elle nous rappelle aussi à travers le personnage éponyme les dangers qu’exercent les idéologies conquérantes sur les esprits par trop fascinés ou domestiqués de l’appareil administratif, politique et militaire.

Le B-52 qui n’a pu être intercepté largue sa bombe, sonnant l’heure de l’apocalypse. La lumière de la déflagration éblouit un instant tout l’écran 1. Le plan du champignon atomique (emprunté à des images d’archives) effraie par sa violence et fascine par l’étrangeté de ses formes. La vue aérienne gomme en fait l’horreur du désastre au sol, lui donne un caractère irréel et accentue l’absurdité grotesque et terrifiante du récit.

Retour au PC de guerre du Pentagone : le docteur Folamour, éminence maléfique de la science belliciste des Américains, commence à sortir de l’ombre où il était tapi 2. Son infirmité fait de lui un personnage d’emblée inquiétant (désir de vengeance ?). Son physique – son costume noir, ses lunettes noires, son gant noir – répond à l’habituelle représentation expressionniste du héros infernal mû par une violente volonté de puissance. Ses efforts de respectabilité régulièrement contredits par les soubresauts mécaniques de son corps (révélateur de sa nature profonde) lui prêtent des allures de personnage bouffon à moitié irréel. Quant au violent contraste ombre/lumière, il traduit la dualité expressionniste de la lutte entre le bien et le mal qui se joue à l’intérieur du personnage. Enfin, la grande carte du fond, sorte de projection fantasmatique, trahit le désir de conquête de tous.

Dans le contrechamp du plan précédent, l’éclairage évoque celui d’une salle de cinéma. Les trois personnages (le général Turgidson, le président Muffley et un conseiller) assistent à un spectacle qui les intrigue 3. Cette image reviendra en alternance avec le plan de Folamour durant toute la séquence pour montrer comment le discours démentiel du savant agit sur eux au point de les convaincre définitivement. Folamour est sorti des ténèbres où il se trouvait et révèle, tel un envoyé du diable, toute l’étendue de son idéologie maléfique 4. Ses gestes incontrôlés et sa diction mal maîtrisée (l’accent germanique est de plus en plus prononcé) renseignent évidemment sur son passé. Le « mein Führer » renvoie directement au nazisme et évoque les transferts de scientifiques en direction des pays victorieux après la chute du IIIe Reich. Les officiers, les politiciens (démocrates) et même l’ambassadeur d’URSS sont rassemblés autour de lui, tel un auditoire conquis – derrière (et avec) lui – ou plutôt une petite armée soumise à son autorité et à sa protection. Progressivement, Folamour est passé maître des lieux, de la scène et de l’organisation du monde. Son discours fou est à l’aune de son corps robotisé : privé d’une humanité dont il fait pourtant l’éloge (voir son discours sur la sélection des élus destinés à survivre à l’apocalypse). Rangé à ses côtés, le petit ensemble placide, domestiqué et (comme lui) robotisé de l’administration ne s’émeut pas de sa sombre prophétie. Leur passivité contraste même effroyablement avec la jouissance irrépressible qu’il éprouve. On remarque que le visage violemment éclairé de Folamour change souvent d’aspect (voir les reflets sur les lunettes). En effet, la lumière qui émane de lui n’est pas celle de la connaissance, mais celle de l’aveuglement du mensonge idéologique. Les manifestations autodestructrices du personnage dont le corps mécanique agit indépendamment du cerveau censé le commander (tentative d’auto-étranglement, morsure comme défense) annoncent la destruction finale suite à la désobéissance du mécanisme guerrier envers ses concepteurs (il se retourne même contre eux).

Les derniers plans sont marqués par le contraste des images et du son 5. Les champignons atomiques se succèdent sur une musique de comédie musicale, genre cinématographique où le réel est éliminé au profit d’un monde fantasmatique soumis à sa volonté spectaculaire. Les images d’explosions prennent un aspect féerique et irréel et renvoient à la première image (fortement sexuée) de la séquence où le major Kong, assis sur sa bombe tel un phallus géant, hurlait son immense plaisir de destruction. De toute évidence, Kubrick relie la jouissance sexuelle à celle de la guerre et nous dit que l’homme ne peut entretenir de relation avec le monde qui l’entoure sans éprouver le désir et le plaisir de l’anéantir. Les explosions atomiques constituent ici l’apothéose de la jouissance finale.

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