Plans rapprochés
Qu’est-ce qu’un comique de duplication ?
Certains l’aiment chaud se révèle être une parodie, c’est-à-dire une sorte de film qui « confond les genres ». Mais cette confusion est à l’œuvre dans le film d’une double façon. Intéressons-nous ici à la séquence de l’arrivée au train et à la manière dont les deux hommes travestis sont identifiés à la femme qu’ils croisent.
À tous les points de vue, Certains l’aiment chaud est une parodie : couple d’hommes parodiant les couples « ordinaires » dans un film qui parodie des films. Joe et Jerry forment un couple et le film, au fur et à mesure de son déroulement, resserre leurs liens. Lorsqu’ils arrivent à l’hôtel en Floride, leurs scènes de ménage dans la chambre ressembleront à celles de la comédie américaine classique. Et dans ce couple s’installe comme une division du travail classique : Jerry/Daphné initie les scènes, Joe commande et dicte le destin du couple. Égalitaires au départ, Joe revient vers une position masculine tandis que Jerry semble se perdre dans son identité féminine, comme on le voit dès la scène où ils apparaissent travestis en femmes à la gare. Séduire et trafiquer – le film policier et la comédie à la Capra, deux genres parodiés par le film – sont les deux faces d’un même jeu de rôles, d’une même pièce de théâtre.
Là intervient l’homosexualité dont on a souvent parlé à propos du film. Ni l’amour ni les positions masculine ou féminine ne sont naturelles. C’est pourquoi un homme comme Jerry, qui semble ne penser aux femmes qu’en termes de consommation (ce sont des « gâteaux », des « flans », etc.) tel le cliché du mâle moyen un peu rustre, adopte si vite un comportement féminin une fois passés des vêtements féminins, et en particulier au contact des hommes. Lui seul se trouve un prénom de femme original, qui n’est pas dérivé de son prénom d’homme. À force de « faire la femme », il devient une femme plus féminine que les autres : « La vraie femme, c’est le travesti », selon l’expression d’un psychanalyste. D’où l’occurrence la plus profonde de ce comique de duplication que Wilder a investi dans le film.
Ce trouble de l’identité sexuelle se marque dans la manière même dont Wilder filme Tony Curtis et Jack Lemmon d’un côté, Marilyn Monroe de l’autre, car cela produit une sorte d’identification entre eux. Après une conversation téléphonique de Joe et Jerry avec Poliakoff, on voit, de dos, deux femmes en jupe longer un train d’une démarche chaloupée
1. Le plan suivant nous les montre de face : elles font une curieuse impression
2 ; un instant après leur conversation, leurs voix masculines révèlent que ce sont Joe et Jerry. Ce plan est d’ailleurs de même forme que ceux qui présentent usuellement le couple masculin. Le duo croise ensuite la bande de Sweet Sue, puis un vendeur de journaux annonçant l’assassinat dont il a été témoin (cette succession nous rappelant le lien narratif du meurtre et de l’orchestre de femmes).
Ensuite, nous voyons Sugar de face, en plan rapproché, portant une jupe semblable, qui marche derrière les deux hommes
3 ; puis la caméra l’accompagne en travelling arrière et s’attarde sur eux lorsqu’elle leur passe devant. Elle est alors vue de dos, par eux, exactement comme Géraldine et Joséphine nous étaient apparues, seule change la musique : jazzy et entraînante pour le tandem, elle devient plus romantique et envoûtante pour la star
4. On retrouve ici cette réversibilité du témoin et de l’acteur : personnages en fuite, donc acteurs de l’action, ils deviennent témoins lorsque Sugar les précède et reproduisent sur l’écran la réaction du spectateur devant l’actrice. Wilder accentue d’ailleurs cette position de spectateur en introduisant un rappel de la fameuse scène de Sept ans de réflexion : cette fois-ci, Marilyn n’est pas déshabillée par l’air ascendant d’une bouche d’aération, mais effarouchée par le jet de vapeur horizontal d’une locomotive. Certes, d’un point de vue narratif, elle constitue, pour ces deux hommes, une tentation et donc un nouveau motif de prendre le train ; mais la similitude formelle indique plutôt une identification qui se noue entre cette femme et les deux hommes qui deviennent deux femmes.









