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La Féline

Plans rapprochés

Comment filmer un dangereux coup de foudre ?

Nous analysons ici la première séquence du film : la rencontre entre Irena et Oliver devant la cage de la panthère.

 01 La panthère dans sa cage au Jardin zoologique. Un travelling arrière doublé d’un travelling latéral dévoile l’enceinte de protection autour de la cage, une jeune femme en train de dessiner l’animal. En fond sonore, un orgue de barbarie. Apparait au premier plan un feuillage. Le spectateur a l’impression qu’elle est regardée. Ce premier plan installe déjà l’espace de la panthère, et la relation de la femme avec l’animal.

 02 Un raccord dans l’axe nous rapproche du personnage que nous voyons en plan américain : elle se retourne, roule un dessin en boule. Une action s’amorce.

 03 Gros plan sur la poubelle. C’est donc la cible que vise Irena avec son dessin en boule.

 04 = 02 Elle le lance à droite.

 05 Contrechamp sur un espace qui est, cette fois-ci, plus large : le plan comprend maintenant, au premier plan, la poubelle, et au second plan, un homme et une femme accoudés à une sorte de buvette ambulante. L’homme se retourne pour voir le papier tomber à côté de la poubelle.

 06 = 02 Retour sur la femme qui dessine : elle lui sourit timidement. Ici, la scène s’est inversée : la relation n’est plus maintenant entre la femme et la panthère, qui n’apparaitra plus jusqu’à la fin de la séquence, mais entre la femme et l’homme.

 07 Contrechamp sur l’homme, en plan américain.

 08 = 05 Puis plan plus large à la suite d’un raccord dans l’axe : l’homme laisse la femme qui était à côté de lui (le plan était indécis : on les croyait ensemble, on comprend maintenant qu’ils étaient simplement côte à côte ; néanmoins, la silhouette de cette femme ressemble à celle d’Alice qu’on découvrira ultérieurement dans le film). Il se penche pour saisir le papier. De même que dans le plan précédent, la panthère qui faisait couple avec Irena passait à l’arrière-plan, ici la voisine de l’homme est délaissée de l’action en cours. La structure de cette action est donc symétrique à celle de la précédente. Nous avons déjà l’esquisse des structures du film : une femme liée à une panthère se détourne de celle-ci pour un homme qui, pour ladite femme, se détourne d’une précédente femme à laquelle il était lié. On notera en tout cas que cette première séquence introduit les thèmes d’Irena, la femme entre la panthère et un homme, et d’Oliver, un homme entre deux femmes.
L’homme, en avançant indique quelque chose du doigt à la femme, que dévoile le contrechamp suivant.

 09 Un panneau indique en anglais : « Ne laissez personne dire que cet endroit était beau avant votre arrivée. » Bien sûr, métaphoriquement, ce panneau situe Irena comme la présence de la laideur – du péché, du mal – dans l’ordre du monde, mais cela ne se vérifie que rétrospectivement.

 10 = 02 Effet sur Irena qui, à la lecture du panneau, sourit à l’homme. Ce sourire est aussi une invitation.

 11 Au plan suivant, il s’avance vers elle et sort du cadre à gauche, laissant derrière lui la buvette.

 12 Il est derrière elle, qui continue à dessiner. Elle arrache le dessin et le roule en boule, mais c’est lui qui, s’en saisissant, jette le papier dans la poubelle.

 13 Gros plan sur la poubelle, où l’on distingue le papier filer au fond. Les papiers froissés, ici, matérialisent la complicité qui s’est établie entre l’homme et la jeune femme. Quelque chose se communique entre eux ; il n’est pas anodin de se souvenir, ensuite, que ce sont des dessins de panthère. Toute cette séquence nous montre que le lien de cette jeune femme à cet homme va s’établir sur la base du rapport qu’a la femme avec l’animal, aussi bien pour l’inclure que pour le dénier. Notons aussi qu’à ce moment la musique, de plus en plus atténuée, est inaudible.

 14 = 12 L’homme et la femme conversent, badinent. Cherchant à attirer son attention, il passe devant elle en lui souriant  14a. Au lieu de dessiner, elle va lui parler. Il lui demande ce qu’elle fait. Entretemps, elle déchire et jette de nouveau un papier par terre. On devine que le penchant de cette femme à ne pas se plier à l’ordre est comme compulsif, incorrigible. L’ordre, ici, c’est la propreté du Jardin zoologique, mais métonymiquement, c’est tout l’enjeu du film : l’ordre social des maris et des épouses, l’ordre biologique des genres et des espèces bien séparés.
Un travelling arrière recrée l’espace pour leur départ  14b. Elle ramasse son matériel ; il est devenu évident qu’ils vont poursuivre l’après-midi ensemble : il l’aide et vient avec elle. Notons que les rôles traditionnels de l’homme et de la femme sont déjà posés : il porte le tabouret, soit la chose la plus lourde. Au moment où ils contournent la cage de la panthère pour s’en aller, l’organiste entre dans le champ : la musique de fête qu’il diffuse connote la romance. Tout semble attester le coup de foudre éprouvé par les deux protagonistes et amorcer le début d’une histoire d’amour classique.

 15 Or, c’est cette connotation que va casser le plan suivant en focalisant de nouveau l’attention sur ce qui avait été comme mis entre parenthèses, à savoir la panthère elle-même. Un plan sur les feuilles mortes, au sol, souligne que c’est l’automne (les saisons donneront d’ailleurs la temporalité du film : lors du mariage d’Irena et Oliver, il neige). Le vent les éparpille et vient plaquer au mur le dessin que la jeune femme avait négligemment lâché à terre.

 16 Gros plan sur ce dessin : c’est une panthère transpercée d’une épée. Un dessin étrange en soi – pourquoi l’épée ? –, qui vient annoncer au spectateur que, derrière cette idylle, la jeune femme recèle une énigme potentiellement dangereuse. Cet écart du savoir du spectateur par rapport au savoir d’Oliver – lequel n’a vu qu’une séduisante jeune femme – lance en quelque sorte le ressort dramatique du film : quel est le secret de la jeune femme, se demande le spectateur ? Et surtout : quel effet aura-t-il sur l’homme ? Concluons en précisant que ce plan enchaine avec le premier plan de la séquence suivante – les futurs amoureux se promènent, pris en plan américain – par un fondu enchainé. Comme si cette étrange allégorie d’animalité et de mort allait contaminer la romance qui s’ensuit, à la manière d’un secret refoulé.

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