Plans rapprochés
Comment Tati opère-t-il le passage du monde ancien à la société moderne ?
Le générique donne le ton et livre le sens de Mon oncle. La ville est en construction, un mode de vie est détruit pour être remplacé par un autre. Les antagonismes fondamentaux du film entre ordre et désordre, ancien et nouveau, lignes droites (horizontales et verticales aiguës) et courbes sont d’emblée précisées.
Plan 1 : Les lettres du titre, inscrit au bas d’un vieux mur par une main enfantine, libres et rondes, s’opposent aux pancartes rectilignes du générique qui précède (plans 1 et 2*, comme effet d’annonce des travaux de démolition en cours). Tati commence par nous révéler l’ancien monde d’où se dégage une formidable impression de vie. Les couleurs impures, le sale, la verdure dominent. Il y a des chiens. Un seul d’entre eux se distingue par son collier et son manteau. Fortement composé, ce plan évoque l’imagerie du réalisme à la française des années trente qui, en 1958, appartient lui aussi au passé. En suivant les chiens, Tati insiste sur la notion de sale et le plaisir enfantin de se débattre dans les éléments impurs. Le sale témoigne d’un vrai rapport aux choses, d’un contact jubilatoire avec le monde, opposé à l’absence de vie et à l’interdiction formelle de toucher. Le sale est source de plaisir, là où le propre n’est que frustration. C’est ainsi que l’on voit durant la séquence le chien de la classe bourgeoise se délecter des détritus de la poubelle.
Plan 2 : C’est ici le passage de la frontière entre le monde ancien et le monde moderne. Les chiens n’obéissent plus au parcours aléatoire de leur vagabondage mais suivent le trajet de l’homme à la charrette (présence d’un autre âge qui va bientôt être éliminé de l’écran). À droite du cadre apparaît un certain désordre. Il ne reste que le squelette d’un réverbère du début du siècle, branlant et mourant, vestige d’une civilisation passée. Y faisant face, un réverbère moderne, droit et design. Le muret en démolition annonce la fin de l’ancien quartier. Deux univers rivaux s’affrontent donc ici : le nouveau et l’ancien, le pur et l’impur, l’utilitaire et le ludique. Une suite de lignes et de courbes, qui ne sont plus signes de fantaisie comme précédemment, indique le chemin à suivre. Les tons gris et sales ont fait place (nette) au blanc des nouveaux quartiers.
Plan 3 : Le chien du monde moderne s’apprête à rentrer chez lui. Les couleurs blanches et grises de la demeure accentuent les lignes bleues et agressives de sa façade. Ces couleurs excluent toute idée de vie et de naturel. Tout ici est droit et rectiligne. Seules les deux fenêtres circulaires échappent aux angles du plan mais leur rondeur n’est plus libératrice, elle est fonctionnelle : tels deux yeux immenses, ils servent à surveiller.
Plan 4 : Le décor est dominé par le rectiligne et la droiture. La courbe elle-même n’est qu’un chemin que le chien (plan 14) et les hommes doivent emprunter. Le jardin tiré au cordeau, ses tâches de couleur bleue savamment disposées, la tristesse du gazon et les arbres taillés à la perfection relèvent d’une nature archi-domestiquée et jamais épanouie. Ordre et propreté règnent strictement. Tati met ici en valeur le cubisme de l’habitation. L’homme, contrairement à Hulot, incarne l’autorité et la domination, et sa femme, à ses côtés, le sert comme une icône de ce que doit être une bonne mère de famille dans une société respectable. Le bruitage des petits pas, qui remplit ici le rôle ordinairement attribué au dialogue, rythme la scène selon une cadence mécanique. Le couple nous est présenté comme figé dans une existence sans vie. Les couleurs acidulées, les costumes, la serviette et les sourires figés constituent une parfaite représentation du bonheur bourgeois tel que le vend la publicité.
Plan 5 : Madame continue de nettoyer avant de faire signe à son mari – ultime geste d’un rituel ridicule où chacun joue la même partition tous les matins – qui se rend à son travail. Au fond de l’écran, Gérard sort de la maison. Sa démarche désarticulée et irrégulière (en opposition à celle quasi mécanique de son père), balançant son cartable (quand son père tenait le sien avec fermeté) réintroduit de l’humain, de la fantaisie, du vivant dans ce monde amidonné. Son retard et sa course brisent la mécanique matinale. Le chien le suit comme en écho symbolique : l’enfant et le chien appartiennent au même monde, et c’est au garçonnet désormais d’introduire à nouveau un peu d’ancien dans le moderne, de pervertir l’un par l’autre.
* Les plans dont les numéros sont imprimés en caractères maigres ne sont pas représentés.










