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Madame Bovary

Plans rapprochés

Comment filmer des regards qui ne voient pas ?

Étudier le point de vue dans la séquence du bal de la Vaubyessard. Comment Chabrol, tout en adoptant le même point de vue que Flaubert, réinterprète-t-il la scène du bal ?

La séquence du bal de la Vaubyessard est centrale dans le film comme dans le roman. Elle constitue un point névralgique à partir duquel Emma va basculer et se perdre irrémédiablement dans ses rêves et ses chimères. C’est à ce bal qu’elle prend conscience de tout ce qu’elle n’a pas et que naît le sentiment qui la mènera à sa perte : l’envie. Chez Chabrol, c’est au bal que la rencontre a lieu avec Rodolphe, alors que dans le roman, elle se fait à l’occasion d’une visite du baron de la Huchette au médecin pour la saignée d’un de ses fermiers. C’est dire l’importance que cet événement mondain revêt pour le réalisateur et les conséquences funestes qu’il aura pour l’héroïne. C’est un moment de cristallisation.

Le regard de Chabrol fait d’Emma le centre et le moteur du récit. Le foyer de la perception coïncide avec le regard et la conscience de la jeune femme, adoptant ainsi un point de vue interne. En effet, toute la séquence du bal est épiée à travers les yeux de madame Bovary  1. L’héroïne semble plus intéressée par ce que les autres disent que par la soirée. Elle surprend à l’arrière-plan des bribes de conversation qui ne sont qu’un chapelet de clichés romantiques : « Il y a des choses encore plus mystérieusement belles : le Vésuve à l’aube, le jardin de roses à Gênes, le Colisée au clair de lune » ; « Les clairs de lune sont beaux partout ». Le film reproduit quasiment à la lettre les conversations de ces aristocrates, à travers lesquelles Emma circule, captivée et bouche bée. Mais la jeune provinciale ne prend pas part aux discussions, elle est une étrangère dans un monde qui n’est pas le sien mais semble flotter comme dans un rêve. Lorsqu’Emma a l’impression d’appartenir à cet univers, les plans s’élargissent, dévoilant la noblesse, sa vie fastueuse et outrancière. 

Puis un événement insolite l’arrache brusquement à sa rêverie : un domestique casse des vitres avec une chaise  2 pour rafraîchir l’air « lourd » de la salle de bal. Le texte de Flaubert indique qu’alors, « Madame Bovary tourn[e] la tête et aperç[oit] dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regard[ent] ». C’est-à-dire que tout le passé honteux d’Emma resurgit, avec le souvenir de la ferme paternelle, la mare bourbeuse et les terrines de lait bien crémeuses dans lesquelles elle plongeait son doigt. Dans le film, Chabrol escamote ce plan terrifiant des paysans qui observent les nobles danser, pour lui en substituer un autre non moins édifiant : celui de Charles Bovary, regardant sa femme et lui souriant béatement, deux coupes à la main  3. Une vision d’effroi en remplace une autre mais le sens est le même : la honte sociale d’Emma est déplacée sur le mari, définitivement gauche et maladroit, incapable de s’intégrer aux danses comme à ce milieu aristocratique. Dans cette séquence, Charles observe plus sa femme que le bal, il est présenté de l’extérieur (donc en focalisation externe) comme une enveloppe vide, sans intériorité, et il n’est que le regard qu’il porte sur son épouse.

Dès qu’Emma se met à danser, le réalisateur filme son visage qui devient radieux. Chabrol traduit cette ivresse par un gros plan décentré en contre-plongée sur les robes qui tournoient au rythme de la valse  4. Plus que jamais, le réalisateur est en osmose avec Emma.

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