Plans rapprochés
« Comment voir l’Histoire sans la montrer ? »
Rohmer soustrait l’Histoire à notre regard en la maintenant dans un hors-champ porteur d’une « terreur » encore plus grande que celle qui s’affiche régulièrement à l’écran (la Terreur par les sales trognes avinées et grivoises). Ici, il nous propose d’assister à la mort de Louis XVI sans nous la donner à voir. Astuce.
Nous sommes sur les hauteurs de Meudon, le 21 janvier 1793. L’heure est grave. Le ciel, alourdi de nuages sombres, semble endeuillé, comme le reste pictural du paysage. Grace Elliott et sa gouvernante sont sur une terrasse du haut de laquelle elles peuvent assister à l’exécution du roi sur la place Louis XV. La perspective est immense, le « point de vue » imprenable. Paris est à leurs pieds.
Dans son livre, Grace écrit : « Meudon est sur une hauteur, et, avec une lorgnette, j’aurais pu voir la place Louis XV, où cet horrible meurtre se commettait. » Magie du cinéma, Rohmer réalise la scène. Mais l’héroïne ne peut soutenir la vue de l’échafaud, et délègue à ce moment-là son pouvoir de vision. Comme durant tout le film, l’Histoire se joue alors en hors-champ. Nous avons en effet d’abord suivi le procès du roi à travers les discussions parfois heurtées de l’Anglaise et du Duc. Nous assistons maintenant à son exécution à travers le récit de la gouvernante. Sous les questions pressantes de sa maîtresse, celle-ci répond qu’elle « voi[t] du bleu et du rouge ». Ce qu’elle distingue est limité, confus. On entend soudain une clameur (ce qui paraît en réalité peu probable vu la distance qui sépare le centre de Paris et la commune de Meudon). Le son se substitue alors à la vision défaillante. Grace, qui réagit à la rumeur lointaine de la foule, se prend à espérer un mouvement de contestation, un soulèvement, un retournement de situation. L’espoir, l’imagination, le fantasme plutôt que la vérité honnie. Soudain, un coup de canon, et même l’écho affaibli d’un roulement de tambour. On imagine alors, avec les personnages présents à l’écran (y compris la gouvernante qui ne voit rien en dépit de sa lunette d’approche), la guillotine tomber sur le cou du roi… Puis, le silence tombe à son tour comme un autre couperet. Tout est fini. Les deux femmes se regardent avant de quitter les lieux sans mot dire. À partir de cette scène marquée par la mort du roi, le destin de Grace bascule. Bien qu’elle soit détentrice d’un passeport anglais, la prison et la guillotine peuvent désormais lui être infligées.
Sans doute cette volonté de Rohmer d’escamoter à notre regard le supplice public du roi est-il plus saisissant encore qu’une reconstitution avec mise en scène policière entourant l’échafaud. Le cinéaste fait ici l’économie du mélodrame réaliste et préfère concentrer notre attention (guider notre regard) sur la pensée silencieuse de cette femme à cet instant si consciente des implications politiques de la décollation du roi.
1 Scène du film L’anglaise et le duc d’Eric Rohmer montrant Grace Eliott (l’anglaise) interprétée par Lucy Russell
© Sony Pictures Classics/ The Kobal Collection






