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Filmer le bonheur

Plans rapprochés

Comment filmer le bonheur en ouverture ?

De quelle manière est représentée la nature (plans 1 et 2) ? Comment cette séquence parvient-elle à rendre le sentiment de bonheur ?

Le film La Ligne rouge commence sur une petite île peuplée de Mélanésiens, l’île de Guadalcanal dans l’océan Pacifique qui donna son nom à la célèbre bataille qui dura six mois entre 1942 et 1943. Le cadre est paradisiaque, les couleurs sont éclatantes, l’océan bleu turquoise et la nature luxuriante. C’est un havre de paix dans lequel le temps et les soucis ne semblent pas avoir de prise. Nous sommes à dix mille lieues d’imaginer que c’est sur cette île que se déroula le théâtre des opérations qui coûta la vie à 24 000 Japonais et 6 000 Américains.

Au début de la séquence, les arbres sont filmés en contre-plongée  1, une lumière venue du ciel perce à travers les branches et diffuse des rais obliques. « La Nature est un temple », disait Baudelaire dans son poème symboliste « Correspondances » (section spleen et idéal, Les Fleurs du mal, 1857). Ici, nous avons effectivement l’impression d’entrer dans un temple sacré et d’être invités à l’élévation du regard et au recueillement (accompagnés par la musique religieuse du Requiem de Gabriel Fauré). Tous les plans sont fluides et se succèdent les uns après les autres par des fondus enchaînés, ce qui contribue à créer un sentiment d’harmonie généralisée et de bonheur.

Comment le bonheur est-il filmé (plans 2 et 3) ?

Le bonheur est filmé de manière franche et frontale, ce qui est assez rare pour une fiction et plutôt réservé au genre documentaire. Moana (1926), par exemple, de Robert J. Flaherty, considéré comme le premier docu-fiction de l’histoire du cinéma, montrait le bonheur simple des Polynésiens, dans une sorte d’âge d’or où tous les habitants vivaient en parfaite harmonie avec la nature, et le réalisateur n’hésitait pas à s’approcher de ces corps sains et vigoureux, et à s’y attarder longuement avec sa caméra. Ici, Witt (un déserteur américain) et les habitants de l’île sont filmés de la même manière, de face et de près, et la caméra passe en revue leurs paisibles loisirs et activités : pirogue, pêche, repas…

Dans quelle mesure les habitants de l’île remotivent-ils le mythe du bon sauvage (plans 2 et 3) ?

Le mythe du bon sauvage nourrit l’idée que l’homme serait naturellement bon et que la civilisation le pervertirait et le rendrait malheureux.

Il naît dès la fin du XVe siècle après les grands voyages de Christophe Colomb, Vasco de Gama et Magellan qui font route respectivement vers l’Amérique, les Indes et le Canada et nous apprennent, dans leurs carnets de voyage, l’existence d’autres peuples, d’autres coutumes et d’autres religions. L’Europe prend alors conscience qu’elle n’est plus seule au monde et remet en question l’ethnocentrisme.

Au Siècle des lumières, les récits de voyage se font de plus en plus nombreux, ils sont très appréciés du public et véhiculent l’image idyllique du « bon sauvage » : le bonheur de ces peuples semble incontestable, ils vivent simplement, obéissent à la Mère Nature, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils ignorent la corruption et respectent une morale naturelle qui leur dicte de faire le bien pour tous. Ces peuples nouveaux inspirent l’admiration et incarnent une sorte de pureté originelle. Le XVIIIe siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l’Homme et la Nature, loin des préjugés de la civilisation.

Nous trouvons une parfaite illustration du mythe du bon sauvage dans l’ouverture de La Ligne rouge : les insulaires intègrent parfaitement Witt et son compagnon à leur petite communauté ; ils vivent simplement, aucune trace de civilisation ne vient entamer l’insouciance et la pureté de l’île. La paix et le bonheur sont omniprésents. Witt s’étonne que « les enfants d’ici ne se battent jamais », comme il le confie à une Mélanésienne.

Dans ce cadre idyllique, quels signes rappellent néanmoins le contexte de la guerre (plans 3 et 4) ?

Witt et son compagnon vivent comme dans un paradis terrestre et en oublient complètement l’enfer de la guerre qui fait rage sur le continent. Le bonheur est donc amnésique.

Néanmoins, quelques signes rappellent au spectateur et aux personnages que nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale : Witt porte une amulette de soldat à son cou 2 et, à la fin de la séquence, nous voyons surgir au large un patrouilleur américain 4 qui vient reprendre les déserteurs à leur bord, les arracher à leur nouveau style de vie et les replonger dans l’enfer de la guerre dont ils ne veulent rien savoir.

L’extrait du Requiem, cette messe des morts placée dès l’ouverture du film, aurait pu nous alerter, car il introduit une note sombre dans ce cadre idyllique et apparemment préservé du mal. La fin ne peut être que tragique.

En quoi cette séquence inaugurale rappelle-t-elle l’expérience de Walden ?

Cette ouverture n’est pas sans rappeler l’expérience consignée par Henry David Thoreau qui a aussi marqué bon nombre de réalisateurs américains : en plein XIXe siècle, dans le pays qui est en passe de devenir le plus industrialisé du monde, Thoreau tourne le dos à la civilisation et s’installe seul dans les bois, à un mille de tout voisinage, dans une cabane qu’il a construite lui-même, au bord de l’étang de Walden dans le Massachusetts. Il ne doit plus son existence qu’au travail de ses mains. C’est là qu’il commence à écrire Walden, grand classique de la littérature américaine et hymne épicurien à la nature, aux saisons, aux plantes et aux bêtes. Cette expérience a inspiré plusieurs réalisateurs, comme Terrence Malick, Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet fait une référence explicite à Walden) ou encore, indirectement, Sean Penn dans son film Into the Wild, tiré du livre éponyme de Jon Krakauer qui relate la vie d’un aventurier grand lecteur de Thoreau.

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