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Madame Bovary au cinéma : adaptation, réécriture

Plans rapprochés

Comment filmer la mort d’Emma ?

« L’amère mort »

Le titre de l’opéra Lucia de Lammermoor (1835) de Gaetano Donizetti trouve ici tout son sens et l’homophonie est prophétique. Comme disait Charles à propos de Lucia : « Elle a les cheveux dénoués : cela promet d’être tragique. » Une ironie du texte joue ici : Emma avait quitté la représentation de l’opéra avant le troisième acte pleinement tragique. La mort la rattrape et se venge. Elle ne peut échapper plus longtemps à son Destin, et elle connaît effectivement une effroyable agonie. Cité au procès de Flaubert par Maître Sénard, Lamartine avait avoué à l’écrivain : « Vous m’avez fait mal, vous m’avez fait littéralement souffrir ! L’expiation est hors de proportion avec le crime ; vous avez créé une mort affreuse, effroyable ! Assurément la femme qui souille le lit conjugal doit s’attendre à une expiation, mais celle-ci est horrible, c’est un supplice comme on n’en a jamais vu. Vous avez été trop loin, vous m’avez fait mal aux nerfs ; cette puissance de description qui s’est appliquée aux derniers instants de la mort m’a laissé une indicible souffrance ! »

Emma, une héroïne tragique ?

Flaubert travaille sur une scène obligée, la mort de son héroïne. Pour autant, la mort d’Emma ne signe pas la fin du livre mais celle d’un personnage. Avec cette mort, le roman accède au statut de tragédie (« C’est la faute de la fatalité », souligne Charles juste après la mort de sa femme) et fait d’Emma une figure tragique, telle Phèdre qui se donne la mort en s’empoisonnant. Mais cela ne fait pas pour autant d’Emma une héroïne tragique : si sa mort est bien tragique, qu’a-t-elle fait d’héroïque ? Sa mort mélange le grotesque et le sublime, le sacré et le profane, comme Maître Pinard l’a reproché à Flaubert lors de son procès.

Pour les réalisateurs, la représentation de la mort d’Emma est donc un enjeu important. Dans quelle mesure chacun d’eux va-t-il mettre en scène ou non l’agonie d’Emma ? Comment vont-ils se situer par rapport à une scène qui a choqué l’opinion publique ? Comment la mort va-t-elle être représentée ?

Questions sur l’agonie d’Emma

Quelle est limage dEmma dans l’adaptation de Minnelli ? 

La bouche et les yeux légèrement entrouverts, la tête sagement posée sur l’oreiller avec ses cheveux bien coiffés, Emma a simplement l’air de dormir ou de se reposer. Aucun signe d’expiation ou d’agonie furibonde comme c’est le cas chez Flaubert ; Emma renvoie ici à l’image romantique de « la Belle Endormie ». Minnelli ménage à la fois le public et la censure, il ne veut pas s’attirer les foudres du code Hays, et choisit donc d’édulcorer la mort d’Emma.

Dans La Fille de Ryan, comment la chute de Rose rejoint-elle lHistoire ? 

Dans cette libre adaptation britannique de David Lean, Rose ne meurt pas pour les fautes qu’elle a commises, mais subit les représailles des villageois irlandais qui lui arrachent ses vêtements, la battent jusqu’au sang et lui rasent les cheveux. En plein contexte de guerre (nous sommes en 1916) et de résistance irlandaise contre l’invasion anglaise, le personnage de Rose annonce ces femmes « accusées de collaboration horizontale » avec des soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale et qui seront tondues à la Libération. La chute de Rose revêt un caractère politique et national qui excède le cadre de Madame Bovary.

Chez Chabrol 1, la mort dEmma est-elle représentée de manière réaliste ? 

Si aujourd’hui l’on rattache volontiers Flaubert au courant réaliste, l’écrivain en a toujours refusé l’étiquette. Cela ne l’empêche pas de viser l’objectivité totale dans Madame Bovary et d’effectuer un énorme travail de documentation, comme pour l’empoisonnement d’Emma à l’arsenic. Ce fils de chirurgien a confié qu’en écrivant l’épisode, il aurait ressenti les effets du poison. Chabrol suit le texte de Flaubert à la lettre, mettant en scène les détails les plus prosaïques et les plus réalistes de l’agonie d’Emma, comme les cheveux défaits, le visage en sueur, la « langue tout entière » qui sort de la bouche et les vomissements.

Pourquoi le choix et limportance de la couleur bleue chez Chabrol 1 ? 

Chabrol reprend le texte flaubertien tout en le déplaçant. Si Emma a « un affreux goût d’encre dans la bouche » et se met « à vomir du sang », Chabrol lui fera donc vomir de l’encre bleue ! Ce goût d’encre qu’elle a dans la bouche, c’est celui des livres qu’elle a ingurgités. Emma vomit ses lectures, elle subit une « purgation » de ses clichés (« elle est purgée », dit M. Canivet). Les lectures sont donc convoquées à sa mort, comme elles ont façonné sa vie.

De plus, le gros plan sur le visage d’Emma à l’agonie est teinté de bleu. Cette couleur revêt aussi une dimension métaphysique qui vaut comme métaphore du passage et de la montée vers les cieux : « Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée dans l’exaltation d’une vapeur métallique. »

Quels sont les signes qui renvoient à la mort d’Emma chez Oliveira 2 ? 

Il y en a deux. D’abord, dans le bord cadre droit, en haut, on aperçoit la planche cassée qui a fait chuter Emma dans l’eau. Ce n’est pas un accident, mais bien un suicide annoncé dès le départ comme dans une tragédie : une voix off avertit le spectateur (et Emma) que la planche est « pourrie ». Ensuite, dans le bord cadre droit, en bas, on distingue des bulles qui signalent la noyade d’Emma.

Oliveira se détourne de Flaubert pour rendre hommage à Robert Bresson et à son film Mouchette, d’après le roman de Bernanos : de la même manière, à la fin de ce film, une jeune fille se jette délibérément dans l’eau, et l’on ne filme pas la mort mais ses effets : des éclaboussures et de petits ronds dans l’eau. Loin d’être dramatisée, la mort se trouve ici déplacée. Où l’on voit que l’univers du cinéaste se nourrit aussi d’images et d’hommages à d’autres cinéastes qui colorent leur interprétation de la scène du suicide d’Emma.

Chez Sokourov, que signifie le choix des trois cercueils pour enterrer Emma 3 ? 

« Je voudrais qu’elle soit enterrée dans trois cercueils : un de chêne, un d’acajou et un de métal », déclare Charles au vil marchand d’étoffes. Pourquoi trois ? La comparaison à Napoléon Ier Bonaparte est explicite. En effet, l’empereur fut lui aussi inhumé dans trois cercueils : un de fer-blanc, un de plomb et un autre d’acajou. Une volonté posthume qui renforce la bêtise de Charles en même temps qu’elle l’élève. Un véritable monument s’érige donc sous nos yeux à la mémoire de l’héroïne, comme une manière de signifier qu’Emma Bovary avait résolument un Destin.

Avec ces trois cercueils, Sokourov rappelle également la tradition populaire des poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Ces cercueils concentriques correspondraient ainsi aux différentes facettes d’Emma que son mari n’a jamais réussi à percer.

 1 Madame Bovary (1990), Cl. Chabrol

 2 Val Abraham (1993), M. de Oliveira

 3 Sauve et protège (1989), A. Sokourov

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