Plans rapprochés
Le lieu de mémoire au cinéma : quelles représentations pour quelle lecture ?
Comment l’évolution de la mise en image d’un lieu de mémoire nourrit l’histoire des représentations ?
Véritable lieu de mémoire, la porte de Brandebourg est un condensé de l’histoire de l’Allemagne, de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Bâtie sur le modèle des Propylées du Parthénon de l’Acropole d’Athènes et achevée en 1791, elle devient un symbole historique allemand suite aux guerres napoléoniennes.
Le monument est à chaque fois investi d’un message politique par les gouvernements successifs : la constitution de l’État-nation en 1871, la surenchère de la propagande nazie et l’exaltation du sentiment national et militaire, la « catastrophe allemande » en 1945, la division de l’Allemagne et, enfin, sa réunification avec la chute du Mur de Berlin.
L’usage cinématographique de ce monument témoin, monument trace, amène à s’interroger sur ce qu’il reflète de l’histoire passée et sur le(s) symbole(s) qu’incarne le lieu de mémoire.
La porte de Brandebourg : symbole de la « catastrophe allemande »
Le film Berlin Express (Jacques Tourneur, 1948, États-Unis) se clôt sur l’arrivée des protagonistes à Berlin. De longs travellings jusqu’à la porte de Brandebourg montrent la ville ruinée et dévastée. La porte de Brandebourg – lieu de mémoire – est filmée au cœur de ce paysage chaotique, incarnant la « catastrophe allemande » et symbolisant la désolation psychologique, politique et sociale d’une société ruinée.
Trace et témoin de l’échec de la folie nazie et de son anéantissement, la porte de Brandebourg incarne aussi, dans le long métrage de Tourneur, un élan collectif tourné vers l’avenir. Placée à la frontière des secteurs américain et soviétique, elle est le théâtre de la scène de réconciliation finale entre plusieurs personnalités alliées. La division de la ville, l’entente interalliée, la question allemande sont évoquées avec espoir. Cet « happy end » façonne une image du lieu de mémoire comme le reflet de la « catastrophe allemande » autant que le symbole d’une Allemagne ressuscitant des ruines et tournée vers l’avenir… un avenir contrôlé par des Alliés unis pour la « Cause ».
[1] Berlin Express de Jacques Tourneur, 1948, États-Unis.
La porte de Brandebourg : synecdoque de la ville divisée
Avec la construction du Mur, la porte de Brandebourg se mue en lieu inaccessible, dans des dimensions autant symbolique – la division de la ville – que matérielle – la frontière constituée par la muraille de béton. Bien que fermée aux déplacements, elle reste visible aux regards éloignés qui se portent sur « l’autre côté ». Ce sont ces deux imageries que choisit Peter Kahane dans la mise en image de ce lieu de mémoire.
Le héros, Daniel, est séparé de sa fille qui part vivre en RFA avec sa mère. Lors d’un voyage scolaire à Berlin-Ouest, elle téléphone à son père et lui propose de se voir de loin à la porte de Brandebourg. Daniel s’y rend et tente de croiser le regard de sa fille mais la porte, dans sa monumentalité, s’interpose entre eux [2] tandis que la distance entre les deux « postes d’observation » rend la distinction des personnes impossible [3].
Cette scène touchante apparaît non seulement comme une preuve visuelle de la perte, mais aussi comme le symbole le plus emblématique de la division. Le lieu de mémoire allemand par excellence devient ici la barrière insurmontable entre un père et une fille séparés : même la porte de Brandebourg ne parvient pas à les réunir, l’espace d’un instant, dans un échange de regards.
[2] Die Architekten (Les Architectes), Peter Kahane, 1990, RDA.
[3] Die Architekten (Les Architectes), Peter Kahane, 1990, RDA.
La porte de Brandebourg : symbole de l’unité retrouvée
À la toute fin du film, après le dernier montage filmé d’Alex que Christiane visionne dans sa chambre d’hôpital, suivent quelques plans d’images d’archives montrant le Reichstag et la porte de Brandebourg. Celle-ci est filmée de côté, en plan d’ensemble, le ciel s’illuminant de feux d’artifice pour fêter le jour de la réunification le 3 octobre 1990 [4]. Le Mur occupe la partie gauche du champ ; il est perforé à plusieurs endroits, à son sommet sont assis des Allemands fêtant la fin d’une époque. Ce lieu qui incarnait la division d’une ville, d’un pays, devient le symbole de l’unité retrouvée pacifiquement et dans la joie. Fermée pendant plusieurs décennies et bordée par le Mur, la porte (et le dispositif de la frontière de béton) apparaît dans ce plan comme ouverte et occupée, annonçant le lieu de passage qu’elle est redevenue dans les années 1990.
[4] Good Bye Lenin !, Wolfgang Becker, 2003, Allemagne.









