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Frankenstein et les êtres hybrides au cinéma

Plans rapprochés

Comment filmer la Créature ?

C’est le Frankenstein de James Whale (1931) qui immortalise la créature et sa tragédie. Boris Karlov remplace Bella Lugosi et « prête sa tête » aux maquillages inoubliables de Jack Pierce. Le docteur Henry (et non Victor) Frankenstein délaisse sa fiancée et sa famille pour s’adonner à des recherches hors normes : recréer un être humain à partir de fragments de cadavres dans un laboratoire isolé du monde. Un assistant, Fritz - personnage absent du roman - l’aide dans ses recherches et vole un cerveau de criminel dans une université de médecine (ce détail permet de justifier les grognements et la folie meurtrière du monstre). Par un soir d’orage, une créature prend vie, grâce à la foudre. Mais lasse des agressions répétées de Fritz et de l’aliénation à son maître, elle s’enfuit. Après le meurtre involontaire d’une fillette, le monstre est recherché par la foule et mis à mort
Quand le film sort en salles en 1931, un prologue (avec un speaker) avertit les spectateurs trop sensibles, du spectacle qui les attend. Il est vrai que le film, choquant pour l’époque (pendus, tortures, mort d’une enfant) provoque du dégoût chez les spectateurs et subit la censure (notamment la phrase « Maintenant, je sais ce que c’est qu’être Dieu. »).

La couture et le fragment

Lorsqu’il parait pour la première fois à l’écran, le monstre se manifeste par un fragment de main [TC 0 :23 :46] (main créatrice et main tueuse), puis par le son en hors-champ. Ses pas sont cadencés et mécaniques comme un balancier d’horloge (il est hors là, comme le personnage de la nouvelle de Maupassant). Sa large carrure se dessine sur le seuil de la porte, de dos, puis il se tourne lentement. Sa tête est ensuite cadrée en gros plan, puis coupée au niveau du cou et du cerveau [TC 0 :29 :55], la paupière tombante, des cicatrices et des électrodes bien visibles (invention du maquilleur), semblables à des clous (icône crucifiée et sacrifiée). La fragmentation de l’apparition du monstre utilise l’effet choc (et la métonymie) du gros plan.

Faire la comparaison avec les corps cadavériques du Radeau de la Méduse de Géricault au début du XIXe siècle, dont les « motifs hideux » isolés du corps font scandale.
Comparer le monstre à Méduse (tête décapitée) et à son regard pétrifiant (pourquoi l’œil de la créature est-il abîmé ?).

Une créature inadaptée, « qui ne tourne pas rond »

Contrairement au monstre romantique de type Quasimodo (qui cache un cœur pur sous sa laideur), la Créature de Frankenstein n’a pas d’identité ni de nom. Pour maintenir l’effet de surprise, c’est un point d’interrogation dans le générique. Son « père » utilise même le pronom neutre it pour le dénommer, à travers la célèbre réplique : « It’s alive ! »
Cette coupure du monde est accentuée par l’antagonisme entre le flux de la vie (l’organique) et la raideur de la créature (le mécanique). Tout tourne autour d’images circulaires, de rondes (la danse des villageois, les ailes du moulin, les pétales de fleur [TC 0 :47 :25 et TC 01 :02 :33]), desquelles le colosse trop raide, est exclu. Inadapté, le monstre est semblable au kolossos grec (figurine de terre ou de bois qui remplace les morts) qui plombe ce monde « trop rond ». 

QUESTIONS

Comment s’opère la métaphore de la Création artistique ?
« Sa propre découverte épouvante l’artiste. » (Mary Shelley).
Frankenstein dissèque, il ne peut se baser que sur l’existant, la mort. Le laboratoire du docteur recompose l’univers mystique de la création divine (plans larges sur les décors, orage, verticalité, ascension, lumière, imposition des mains…).
On peut faire un parallèle avec Mary Shelley et la double transgression que constitue une femme créatrice au début du XIXe siècle : l’imitation de l’activité divine et l’imitation d’une activité avant tout masculine.

Pourquoi la couture intéresse-t-elle le cinéma ?
La trace de la couture n’existait pas dans le roman d’origine. Pourquoi ce motif est-il proprement cinématographique ? (Faire, défaire, refaire le travail, assemblages de matières, raccords, montage…) Comme l’artiste, Frankenstein ne crée pas ex nihilo un homme, mais il fabrique un mort-vivant, avec un assemblage (un patchwork) de choses (de références) déjà existantes. Montrer également comment les créateurs (écrivains, réalisateurs, peintres…) se sentent eux aussi, à la manière de la créature, incomplets. Recenser d’autres personnages diaboliques (ou diabolisés) marqués physiquement (mutilation, cicatrice, balafre, anomalie…). En la comparant à la créature de Frankenstein, étudier le personnage de Vera, créée par son démiurge, le génial et inquiétant chirurgien Robert Ledgard dans La piel que habito (2011) de Pedro Almodovar ; observer comment, à son tour, Vera, en lieu et place d’autoportrait, crée des figures de chiffon inspirées par l’artiste Louise Bourgeois.

Pourquoi la Créature ressemble-t-elle à un épouvantail ?
Avec sa veste élimée et mal ajustée, le monstre s’érige comme un spectre de la crise économique. Composé de détritus (des restes), c’est le vestige d’une humanité à mettre au rebut. Malgré l’avènement récent du parlant, aucune parole ne sort de sa bouche, contrairement au roman où le monstre acquiert très rapidement (trop ?) un langage et une culture. Il n’est plus ici qu’un cri rauque.

 

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