Mémoires de lycées résistants
Quelques exemples emblématiques de lycéens et de professeurs dont l’action et la mémoire se sont perpétuées dans les établissements et au-delà.
Les lycéens martyrs du lycée Le-Braz à Saint-Brieuc
Louis Le faucheur raconte la journée du 10 décembre 1943 au lycée de Saint-Brieuc :
« Nous étions en cours de philo, raconte-t-il, ça s’est passé durant la première heure. Un soldat allemand est entré sans frapper, mitraillette à la main. M. Bars a continué son cours. Le censeur est arrivé, accompagné d’un officier allemand et d’un civil. Cinq élèves de cette classe ont été appelés : Le Cornec, Le Faucheur, Le Houérou, Le Joncour et Rinvet. »
Escortés par des soldats, ces lycéens de terminale rejoignent 13 autres jeunes dans l’une des cours du lycée. Comme l’établissement avait été réquisitionné par les occupants et rebaptisé « caserne Koërner », les élèves étaient répartis dans les locaux de l’actuelle bibliothèque, du musée [...]
« Quand j’ai vu mon camarade Marcel Drillet, j’ai compris que les Allemands s’intéressaient aux réseaux de propagande que Jean Hudo avait montés dans le lycée. » Au sein de ces groupes souvent animés par des Normaliens, dont l’école avait été fermée par le gouvernement de Vichy, les lycéens collaient des affiches, dessinaient des croix de Lorraine, marquaient leur opposition aux Allemands. Certains, comme Maurice Le Tonturier et Yves Harnois en ont fait les frais. Ces deux lycéens ont en effet été arrêtés par la police française, jugés et déportés en camp de concentration. Yves Harnois n’en reviendra pas.
Malgré ces faits, les jeunes de Le-Braz continuaient leur propagande. « On était inconscient du danger », se souvient Louis Le Faucheur. Et pourtant, quand les 18 de Le-Braz se sont retrouvés à la prison de Saint-Brieuc, ils ont commencé à se poser des questions. « Notre préoccupation était de communiquer avec nos parents. C’est ainsi que j’ai appris que les Allemands avaient fouillé ma chambre à la recherche d’un revolver. » Louis Le Faucheur et ses camarades comprennent que les soldats recherchent les auteurs de l’assassinat d’un vaguemestre qui avait eu lieu quelques semaines plus tôt à Plérin […]
3 des 4 jeunes qui participaient à l’opération sont identifiés : Pierre Le Cornec, Yves Salaun et Georges Geffroy. Ils sont sortis du groupe et transférés à Fresnes. Jugés par un tribunal allemand, ils sont fusillés au Mont-Valérien le 21 février 19443.
« Neuf camarades sont libérés. Les autres, dont je faisais partie, sont transférés au camp de Compiègne avec un groupe de Saint-Quay et des collégiens de Dinan. Là-bas, il y avait une chapelle et une bibliothèque. On nous a donné un colis de la Croix-Rouge. On se sentait presque en liberté ! » Deux semaines plus tard, ce n’est pas en 3e classe que les prisonniers sont embarqués, mais dans des wagons à bestiaux. Direction le camp de Neuengamme, près de Hambourg. « J’y ai été 11 mois, avant d’être transféré à Wöbbelin, un camp en construction, d’où j’ai été libéré le 2 mai 1945. » Louis Le Faucheur et six autres lycéens ont connu la fin du cauchemar. Quatre décèdent quelques jours plus tard : Marcel Nogues, Raymond Quéré, Jean Lemoine et Michel Rouvrais. Trois sont revenus : Pierre Le Joncour, Guy Allain et Louis Le Faucheur. Ce dernier et Guy Allain témoignent encore de ce triste épisode qui sera commémoré mercredi 10 décembre dans la cour du collège Le-Braz.
Source : D’après un article de Jean-Jacques Rebours dans Ouest-France, 2 décembre 2003.
Le 5 mars 1944, un service religieux est célébré à Saint-Brieuc, à la mémoire des trois lycéens fusillés
« Un catafalque, recouvert d’un drapeau tricolore, avait été dressé devant l’autel. À la fin de la cérémonie, La Marseillaise fut jouée à l’harmonium, sur un rythme ralenti qui lui donnait une nostalgie émouvante. La chapelle était pleine de monde bien que, naturellement, tout eût été préparé très discrètement. À la suite du service funèbre qu’il avait eu l’audace de célébrer de cette façon, l’aumônier l’abbé Vaugarni dut abandonner sans délai ses fonctions et quitter Saint-Brieuc […]
Le 7 mars, un autre service funèbre est célébré à Étables-sur-Mer, à la mémoire de Pierre Le Cornec. Cette fois, prévenus, les Allemands entendent y mettre bon ordre et amènent des camions pour prévenir toute manifestation. La foule se retire dans le calme. Cependant dix-sept personnes dont cinq membres de la famille Le Cornec et six de la famille Le Savouroux sont arrêtées et incarcérées […] Elles ne retrouveront la liberté que cinq mois plus tard. »
Source : Extrait d’Association des anciens élèves du lycée Anatole-Le-Braz de Saint-Brieuc, op. cit., p. 221-234.
Les cinq martyrs du lycée Buffon
Montage photographique réalisé après guerre des cinq de Buffon et timbre commémoratif émis en 1959
Montage photographique des cinq martyrs du lycée Buffon© Collection Musée de la Résistance Nationale à Champigny-sur-Marne.
Pierre Benoit né en 1925 (en haut à gauche).
Jacques Baudry né en 1922, élève de maths spé en 1940 (en haut à droite).
Pierre Grelot, né en 1923, élève de 1re en 1940 (au centre).
Lucien Legros, né le 11 juin 1924, élève à Buffon depuis la 6e (en bas à gauche).
Jean-Marie Arthus, né en 1925 (en bas à droite).
La manifestation du 11 novembre 1940 est le point de départ de leur action
Les cinq garçons, ou au moins certains d’entre eux, ont dû commencer dès l’année 1941 une action de résistance, telle que distribution de tracts et travail de propagande auprès de leurs camarades. C’est pendant l’hiver 1941-1942 qu’ils se sont rapprochés. Benoit recrute Grelot, et Legros recrute Arthus ; les cinq sont désormais adhérents au Front national, dont Baudry était déjà un membre actif. Ils ont (sauf Baudry semble-t-il) déjà adhéré, par ailleurs, à un mouvement naissant qui deviendra les FTP (Francs-Tireurs et Partisans).
Source : Adam Rayski, Au Stand de Tir, le massacre des résistants, Paris 1942-1944, brochure de la mairie de Paris, 2006, p. 33.
En avril 1942, Raymond Burgard, professeur de lettres classiques du lycée Buffon, auteur du journal clandestin Valmy et très actif dans la propagande à destination des soldats allemands est arrêté par la police d’occupation.
« Les cinq décident, pendant leurs vacances de Pâques, d’organiser une manifestation de protestation. Le 16 avril, jour de la rentrée, à la récréation de 10 h 25, une cinquantaine de lycéens extérieurs, filles et garçons, sous la direction de Lucien Legros, pénètrent en force dans le lycée où les attend un groupe de Buffon, mené par Pierre Benoit. Les trois autres, Arthus, Baudry et Grelot, sont chargés de surveiller et d’avertir en cas de danger. Pierre Benoit et Lucien Legros entrent dans la clandestinité. En mai ils adhèrent à l’OS (organisation spéciale du parti communiste), dont ils suivent dès lors les consignes. Ils sont désormais fichés par la police comme “jeune gens très dangereux”. »
Source : Adam Rayski, Au Stand de Tir, le massacre des résistants, Paris 1942-1944, Brochure de la mairie de Paris, 2006, p. 32.
Le 10 mai 1942, ils tirent sur un officier allemand dans le XVe arrondissement. Une enquête commune des polices françaises et allemandes conduit en juin à l’arrestation de quatre d’entre eux. Pierre Benoit qui parvient à rejoindre un maquis est arrêté quelques mois plus tard. Après des tortures et un procès expéditif devant un tribunal militaire, les cinq sont exécutés dans le sinistre stand de tir de Balard (voir photo ci-dessous).
Ce lieu clandestin, découvert à la Libération, était aménagé pour les basses œuvres de la police allemande, on y emprisonnait, on y torturait et on fusillait. La photo montre les poteaux d’exécution et un mur recouvert d’amiante sur lequel se sont gravées les mains des suppliciés.
Lettre clandestine de l’enfer
Pierre Grelot a pu faire parvenir clandestinement une lettre à sa mère dans laquelle il évoque ses conditions de détention.
« […] Depuis le 30 juin, je suis seul dans une cellule sans soleil comme la plupart des autres camarades de souffrance et de combat, mourant de faim, sale, le froid, pas de douche, pas de promenade, pas de lectures et, depuis le 7 juillet, je porte nuit et jour des menottes derrière le dos : je serais un bien mauvais Français si je n’avais pu trouver un moyen de me les ôter… Le seul réconfort à tous ces supplices (j’oubliais les coups reçus à la Gestapo au nerf de bœuf), c’est la certitude de la victoire car, bien qu’au secret, on réussit à avoir quelques nouvelles, et l’héroïsme des camarades qui partent à la mort en chantant. La France peut être fière d’avoir de tels enfants… J’ai été jugé avec mes camarades : Baudry, Benoit, Arthus et Legros, le jeudi 15 octobre 1942, le procès quelle comédie. »
Source : Adam Rayski, Ibid., p. 39.
Une mémoire entretenue et célébrée
Cérémonie d’hommage devant les cendres des 5 martyrs de Buffon dans la crypte de la chapelle de la SorbonneSource : Adam Rayski, Au Stand de Tir, Le massacre des résistants, Paris 1942-1944, Brochure de la Mairie de Paris, 2006, page 46
Les cendres des cinq martyrs de Buffon reposent dans la crypte de la chapelle de la Sorbonne depuis 1952. Une cérémonie d’hommage s’y déroule tous les ans comme l’avait souhaité, en 1947, le ministre de l’Éducation M.-E. Naegelen.
« La rentrée scolaire est toute proche. J’ai pensé que cette rentrée, reprise de leur activité pour les aînés, premier contact avec l’étude pour les tout jeunes, ne devrait pas s’opérer selon le rite banal de portes qui s’ouvrent, puis se referment […]
Je vous demande donc de donner d’urgence des instructions afin qu’à l’occasion d’une cérémonie de rentrée, les lettres des cinq fusillés de Buffon soient lues et sobrement commentées aux élèves et étudiants des établissements d’enseignement de tous degrés et de toutes disciplines. Les morts de Buffon sont leurs morts. Ils doivent être l’Exemple.
Ce sera là une inoubliable leçon, un appel au devoir, à tous les devoirs. Les jeunes générations y sentiront mieux encore les raisons de vénérer leurs aînés morts en pleine jeunesse, d’honorer leur mémoire et de ne pas oublier que s’ils poursuivent aujourd’hui de calmes et profitables études, ils le doivent à des milliers de morts dont leurs camarades de Buffon symbolisent le total sacrifice.
Une telle cérémonie de rentrée, que je désire simple, sera évidemment de recueillement, mais elle doit être pour tous nos jeunes gens, pour toutes nos jeunes filles, pour ces hommes et ces femmes de demain, la raison impérieuse d’une marche exaltante vers la vie, vers l’avenir.
Tel est mon espoir. Je dirai mieux : telle est ma certitude. »
Source : M.-E. Naegelen, Circulaire ministérielle pour la rentrée 1947.
Le lycée Rollin devient le lycée Jacques-Decour
Daniel Decourdemanche (1910-1942) dit Jacques Decour
Daniel Decourdemanche est professeur d’allemand au lycée Rollin depuis 1937. À côté de sa carrière d’enseignant, il publie des romans chez Gallimard et est membre de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, proche du parti communiste. Pendant la guerre, il participe à des publications clandestines comme la Pensée Libre. Avec Jean Paulhan, Jean Guéhenno et Jacques Debrû-Bridel, il organise un Comité national des écrivains et projette de publier une revue Les lettres françaises. Il n’a pas le temps de conduire son projet à terme. Dans le tournant de l’hiver 1941-1942, plus d’une centaine d’intellectuels sont arrêtés Politzer, Salomon et Decour sont fusillés en mai 1942. Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant-Couturier qui étaient de leurs amis sont déportées.
Dans la dernière lettre de Jacques Decour à ses parents, il écrit quelques mots à l’attention de ses élèves et collègues
« Vous savez que je m’attendais depuis deux mois à ce qui m’arrive ce matin, aussi ai-je eu le temps de m’y préparer, mais comme je n’ai pas de religion, je n’ai pas sombré dans la méditation de la mort ; je me considère un peu comme une feuille qui tombe de l’arbre pour faire du terreau. La qualité du terreau dépendra de celle des feuilles. Je veux parler de la jeunesse française, en qui je mets tout mon espoir […] Si vous en avez l’occasion, faites dire à mes élèves de première par mon remplaçant, que j’ai bien pensé à la dernière scène d’Egmont, et à la lettre de TH-KI à son père – sous toute réserve de modestie.
Toutes mes amitiés à mes collègues et à l’ami pour qui j’ai traduit Goethe sans le trahir […] »
L’annonce de sa mort bouleverse les élèves du lycée :
« C’était le matin du 30 mai 1942, au lycée Rollin. Nous suivions le cours d’un professeur dont j’ai oublié le nom lorsqu’un des directeurs est entré, l’air grave, dans notre classe. Nous, les élèves, silencieux, nous nous sommes tous levés. Le directeur est monté sur l’estrade. Grave, un feuillet à la main, il nous a dit : “Votre professeur d’allemand a été fusillé par les militaires qui nous occupent. Il m’a chargé de vous lire cette lettre” […] Pour la première fois, tous incrédules, nous prenions conscience de l’horreur de la guerre. Le plus surprenant fut qu’aucun des élèves du lycée ne dénonça le directeur aux Allemands. Courageusement il avait risqué sa vie pour donner à ses élèves une leçon de courage et de patriotisme. »
Source : Bertand Matot, La Guerre des cancres, op. cit., p. 146-147.
Alors que l’insurrection parisienne a commencé et que de nombreux élèves et professeurs participent aux combats de la libération
« Ce 19 août 1944, le lycée Rollin connait la journée la plus agitée de son histoire. Un comité d’action de la résistance est créé, sous la présidence du professeur Maurice Thiédot […] Les insurgés se rendent chez le proviseur Camille Perrin pour lui signifier leur décision : changer le nom du lycée Rollin ! Une délégation de professeurs annonce que le lycée s’appellera désormais “lycée Decourdemanche” […]
Le 23 août 1944, à 9 heures du matin, un commando de professeurs réalise un véritable putsch. Une trentaine d’individus campent devant la porte principale, sur le trottoir de l’avenue Trudaine. Un drapeau surgit d’une fenêtre. Et puis une banderole est déployée sur la façade. Sur cette banderole est inscrit en lettres noires : LYCÉE DECOURDEMANCHE. Des passants applaudissent. On chante La Marseillaise. Un cortège de résistants entre alors dans le parloir et occupe l’établissement. »
Le premier septembre, un décret ministériel confirmera la nouvelle dénomination.
Source : Bertand Matot, Ibid., p. 260-261.
En classe :
Piste pédagogique pour l’exploitation des documents
Faites une recherche sur Internet ou au CDI de votre lycée pour trouver dans votre ville ou dans votre région le souvenir de personnes ou d’évènements liés à la Résistance dans les lycées et les établissements scolaires.
Vous pouvez commencer votre enquête à partir des plaques commémoratives, des noms de résistants donnés aux rues ou bâtiments.
Vous pouvez aussi consulter les sites suivants en tapant dans la barre de recherche les mots-clés « lycées » et « lycéens ». Vous pouvez aussi croiser avec une entrée géographique mais les résultats seront moins nombreux.
Mémoire et histoire de la résistance :
Fondation de la résistance :
http://www.fondationresistance.org/pages/resultats/
On peut aussi trouver des éléments dans le forum de ce site « Maquisards de France » :
maquisardsdefrance.jeun.fr/t6593-hommage-aux-lyceens-dans-la-resistance
Recherchez dans votre ville ou dans votre région si des jeunes ou des lycéens ont participé à des actions de résistance (diffusion de journaux clandestins, participation à des manifestations patriotiques du 11 novembre ou du 14 juillet, sauvetages de personnes recherchées, montée au maquis).
Vous pouvez vous appuyer sur les travaux qui ont été réalisés dans le cadre du concours national de la Résistance de 2002-2003, sur le thème des jeunes dans la Résistance.
Voir la bibliographie sur Mémoire-net :
http://www.memoire-net.org/article.php3?id_article=160
Voir la brochure d’une exposition du musée de la Résistance :
http://musee.delaresistance.free.fr/activites/Expositions/Expojeunes/ExpoJeunes.pdf
- 3. Le même jour, au même endroit où sont fusillés les lycéens briochins, les Allemands exécutent les membres du groupe Manouchian dont l’affiche rouge célèbre la mémoire. Parmi eux Thomas Elek, âgé de 19 ans, ancien élève du lycée Louis-le-Grand, sur la photo ci-dessous, rendue publique en décembre 2009 par Serge Klarsfeld.



