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De la manifestation d’une opinion personnelle et de la défense des valeurs à l’engagement

André Mandouze, jeune professeur de lettres, fondateur du journal résistant Témoignage chrétien, maintient dans ses classes une tradition de liberté de parole et d’esprit critique ancrés dans ses convictions

« Dans mon premier poste, en 40-41, au lycée de Bourg, j’avais eu maille à partir avec mon proviseur, parce que je prétendais emmener mes élèves de première, la veille du baccalauréat, sur les lieux où avait vécu Lamartine. C’était paraît-il, interdit. J’avais claqué la porte et l’avais fait tout de même. J’ai eu maille à partir avec mon deuxième proviseur à Toulon. Là c’est monté jusqu’au recteur. C’était la guerre […] On nous avait obligés de lire un papier d’Abel Bonnard, alors ministre vichyste de l’Éducation nationale, sur Jeanne d’Arc1 . Bon fonctionnaire j’ai lu ce texte, et j’ai commenté tant du point de vue du fond que de la forme, trouvant que l’une était aussi mauvaise que l’autre. J’ai été dénoncé et j’ai eu un blâme. C’est ainsi que dès la deuxième année de ma carrière, mon dossier administratif progressait ! »

Source : André Mandouze, Un chrétien dans son siècle : de Résistance en résistances, Éditions Karthala, p. 25.

« Jeunes gens
Pour la fête de Jeanne d’Arc je vous demande d’abord de penser à elle. Je vous demande de la voir telle qu’elle fut, non point dotée d’une beauté extraordinaire, mais avec son visage d’autant plus significatif qu’il était seulement celui d’une gentille paysanne de chez nous, avec ses cheveux bruns ses yeux clairs, son air gai, hardi décidé. Pourquoi a-t-elle fait une si grande œuvre ? D’abord parce qu’à un moment où notre pays était en péril de mort, elle a été une réponse du peuple. C’est dans le peuple en effet que vivent les deux vertus principales par lesquelles les nations se sauvent, le bon sens grâce auquel on voit ce qu’il faut faire et l’enthousiasme par lequel on se livre sans mesure à l’œuvre qu’on fait […] Dans notre malheur d’aujourd’hui nous sommes plus favorisés qu’elle, nous avons un chef évident dont aucun de nous ne peut douter : c’est le Maréchal. Si Jeanne d’Arc revenait, elle irait droit à lui pour le reconnaître et le saluer, et ils n’auraient qu’à croiser leurs regards pour s’apercevoir qu’ils sont de la même race et qu’ils sont d’accord. »

Source : André Mandouze, Un chrétien dans son siècle : de Résistance en résistances, Éditions Karthala, p. 25.

Maurice Letonturier, élève-maitre au lycée de Saint-Brieuc évoque les premières manifestations de la Résistance

« Affirmer que, dès la rentrée 1940, nous avons manifesté un quelconque esprit de résistance serait inexact. Je n’avais aucune formation politique. Mes parents n’étaient pas militants, pas de télé bien sûr à l’époque, même pas de radio chez nous, pas ou peu de journaux.
L’Occupation, ce fut au début seulement un choc. Tout ce qu’elle allait entraîner, y compris ma résistance active, je ne pouvais l’imaginer. C’était, je pense, le cas du plus grand nombre. Je n’ai aucun souvenir de ma réaction aux mesures anti-juives d’octobre 1940, je ne me souviens même pas de les avoir connues […]
Je n’ai pas entendu l’appel du 18 Juin, mais de Gaulle, dont je n’avais jamais entendu parler, devient vite pour moi un symbole. Je ne saurais dire quand, pour la première fois, j’ai vu un « Vive de Gaulle » sur les murs de Saint-Brieuc. Je crois que c’était fin 1940. Ces « Vive de Gaulle » qui allaient en se multipliant avec le temps, c’était la manifestation d’une résistance qui nous réjouissait, d’autant qu’elle s’accompagnait souvent d’un « À bas Pétain ». Ce sont les murs briochins qui m’ont révélé la Résistance, face aux journaux autorisés qui nous parlaient de terrorisme et aux affiches allemandes qui ont commencé en 1941 à annoncer des exécutions […] »

Source : Association des anciens élèves du lycée Anatole-Le-Braz de Saint-Brieuc, De la nuit à l’aurore, des lycéens dans la guerre, 1939-1945, Les Presses bretonnes, 1996, p. 139-140.

Le port de l’étoile jaune, révélateur d’une injustice et d’une douleur

« Juin 1942 ; Paris ; petit lycée Victor-Duruy qui accueille des garçons dans les petites classes de ce lycée de filles. J’ai sept ans. Fin d’après-midi au cours de l’étude surveillée. Nous sommes sages. Ma voisine, une fillette de mon âge, assise à ma droite. Je la vois. Je la sens fort occupée. Soudain elle éclate en sanglots. Elle a terminé son ouvrage. Elle vient de découdre l’étoile jaune qu’elle porte sur un pull-over. La malheureuse enfant n’a pas prévu que la couleur de son vêtement a passé, laissant apparaître l’empreinte révélatrice, dénonciatrice de cette funeste étoile. Elle en a une si grande appréciation que sa peur éclate en ces larmes de crainte et de douleur. La maîtresse d’étude lève son regard vers nous, lui fait signe d’approcher, ouvre un tiroir de son bureau, en sort un nécessaire de couture et recoud l’étoile jaune, comme une maman. L’émotion pèse sur moi. Je suis bien incapable de m’exprimer sur la question juive. J’ai pourtant conscience qu’une affaire grave se déroule devant moi. »

Source : Jacques Paraire et Jean Pierre Guéno, Paroles de l’ombre, J’ai Lu, coll. « Librio », p. 72.

Au lycée Condorcet, protestations contre le port de l’étoile jaune et actions de solidarité

« Le 8 juin 1942, Jean-Claude Herz, porteur de l’étoile jaune, constate que certains élèves de sa classe de 1re arborent une étoile de solidarité portant la mention “zazou”. Le même jour, deux des camarades de 5e de son petit frère, Bertrand, lui proposent de l’escorter jusqu’à la gare Saint-Lazare, pour dissuader d’éventuels agresseurs ; et, quelques jours plus tard, plusieurs camarades du même Bertrand Herz arborent dans la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare des étoiles de solidarité portant la mention “potache”. Bertrand Herz se souvient d’un autre épisode, très révélateur : lors de la lecture d’un palmarès, le proviseur appelle trois noms “Herz, Kosierowski, Krivine” et les élèves appelés, tous trois porteurs de l’étoile jaune, montent sur l’estrade sous des applaudissements particulièrement nourris […] Dans le même ordre d’idées, je signalerai pour finir la sollicitude du surveillant général Louis Champagne qui, au printemps 1944, à l’occasion d’une descente de la Milice au lycée, est allé chercher Paul Grinberg dans sa classe de seconde pour le faire discrètement sortir par la porte (habituellement fermée) de la rue Caumartin. Le geste peut paraître minime – mais il manifeste du jugement, de la conscience, de l’à propos – et il a sans doute sauvé Paul Grinberg, dont les parents ne sont pas rentrés d’Auschwitz. »

Source : Pierre Albertini, extrait d’une conférence faite à l’occasion de l’exposition Des polytechniciens dans la Résistance, 2008.

Malgré la sympathie que le proviseur et la plupart des professeurs et des élèves manifestent envers les lycéens juifs du lycée Condorcet, leur nombre diminue dramatiquement passant de 300 en 1939 à 4 à la veille de la Libération.

  • 1. Texte à lire aux lycéens à l’occasion des fêtes de Jeanne d’Arc (une version plus courte existait pour les élèves des petites classes).