Les lycéens prennent une part active aux manifestations du 11 novembre 1940
La journée du 11 novembre 1940 est célébrée dans la mémoire de la guerre comme la première action de résistance contre l’occupant allemand dans une capitale qui ne s’était pas encore remise du choc de la défaite. Les étudiants mais plus encore les lycéens parisiens prennent une part active aux diverses manifestations.
Extrait du texte d’une plaque commémorative à l’angle du boulevard Raspail et de la rue du Cherche-Midi :
« Les jours précédant le 11 novembre 1940, des tracts ont circulé dans les lycées parisiens, notamment à Janson-de-Sailly, Carnot, Condorcet, Buffon, Chaptal et Henri-IV, ainsi qu’à la Corpo de Droit, dans le Quartier latin, appelant à manifester le jour de l’armistice, à 17 h 30. Le 10 novembre 1940, plusieurs journaux parisiens publient un communiqué de la préfecture de police stipulant que : “Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre à Paris et dans le département de la Seine. Les cérémonies commémoratives n’auront pas lieu. Aucune démonstration publique ne sera tolérée”. »
Les appels à célébrer la victoire de 1918 se multiplient depuis le début du mois dans un climat agité
« Dans la classe, nous entretenions des discussions sur le thème Pétain-de Gaulle et c’est comme ça que le 11 novembre le bruit s’est répandu comme une traînée de poudre qu’il y aurait une manifestation à l’Étoile ». Ivan Denys (lycée Janson).
« D’abord tout le monde en parlait dans le lycée, c’était un secret de polichinelle. Tout le monde disait “On va à l’Étoile”. Il y avait un grand engouement. Beaucoup n’avaient pas encore bien compris ce que c’était que l’occupation allemande. » Jean Gallèpe (lycée Voltaire).
« Sans que nous sachions d’où ça venait, il y a eu un papier manuscrit… qui est passé dans la classe, pendant la classe même. “Faites passer, faites passer”. Il n’a pas été arrêté. Nous étions environ 40, il y en a un seul qui a refusé de venir avec nous. » Jean-Claude Torchinski (collège Chaptal).
Une circulaire du Recteur Roussy adressée aux chefs d’établissements interdisant toute manifestation et parlant de sanctions – circulaire parfois portée à la connaissance des élèves lors d’assemblées générales – ne fait qu’inciter davantage les élèves à se rendre à l’Étoile.
Source : Témoignages sur l’atmosphère dans les lycées parisiens recueillis par Claude Souef dans Notre Musée, n° 120, octobre 1990 (Coll. MRN).
Un appel à manifester reproduit sur une feuille de cahier
Ce texte non signé, sans coloration politique propre, circule depuis le début du mois de novembre. Il témoigne de la façon dont se propage le mot d’ordre de manifestation.
Bernard Langevin, élève au lycée Henri-IV, évoque aussi le rôle joué dans la mobilisation par l’arrestation de son grand-père le physicien Paul Langevin
« Nous avons, le 30 octobre, été immédiatement avertis de l’arrestation de Paul Langevin : l’électricien, notre voisin, a vu emmener notre grand-père par les Allemands et s’est précipité pour prévenir mon père.
Celui-ci assistait régulièrement aux conférences données au Collège de France. Il nota dans son carnet : “La conférence n’a pas eu lieu. Paul Langevin a été arrêté par Von Stülpnagel (gouverneur militaire de Paris)”. J’ai retrouvé, il y a peu, la pétition datée du 4 novembre, signée de 34 élèves de la classe de première où professait mon père, protestant courageusement contre l’arrestation de Paul Langevin, seulement quatre jours après celle-ci […] Le 11 novembre, mon cousin Michel, qui était dans la même classe que moi, a été au courant des mots d’ordre de manifestation. Nous avions décidé de la rejoindre à la sortie de 16 h 30. »
Source : L’Humanité du 11 novembre 2010.
http://www.humanite.fr/09_11_2010-11-novembre-1940-un-d%C3%A9fi-au-nazisme-457457
Les manifestations
La présence de la police française et de l’armée allemande interdit toute forme de manifestation massive et organisée. Il s’agit plutôt d’une série d’escarmouches, d’actions rapides et spontanées auxquelles participèrent environ 3 000 lycéens et étudiants.
Extrait du journal de Micheline Bood, lycéenne de 14 ans en 1940
« Sept heures : j’y ai été. J’ai vu. Je n’ai pas vaincu, mais j’ai manifesté.
À l’Étoile, nous retrouvons les élèves du lycée. Puis nous passons sous l’Arc : foule immense, silencieuse et recueillie. Les gens enlèvent leurs chapeaux et font le signe de la croix. La flamme, la flamme immortelle, était entourée de fleurs. Au milieu, une immense couronne avec un ruban français – et un ruban anglais ! Naturellement, pas un Boch sous l’Arc. Ça faisait penser à un reposoir. Presque tous les étudiants avaient le drapeau français et le drapeau anglais à leur chapeau. À un moment donné, les agents nous disent de circuler. Nous leur répondons : “La barbe !” et d’autres personnes viennent se joindre à nous […]
Dans le Quartier latin, les étudiants se sont promenés en tenant une petite gaule et en criant : “Vive ! Vive ! Vive !” Tous les gens, même les Bochs, se tordaient de rire.
[...]Ah mes enfants ! Qu’est-ce qu’on va avoir comme représailles ! Mais je peux dire : “J’Y ÉTAIS.” »
Source : site LittératureS et compagnieS
http://www.litt-and-co.org
Les lycéens fleurissent la tombe du Soldat inconnu
« Au lycée Janson-de-Sailly, les lycéens ont organisé une quête pour acheter une gerbe, à laquelle le fleuriste a donné la forme d’une croix de Lorraine. Peu avant 16 h, les élèves Igor de Schotten et Claude Dubost déposent la gerbe de fleurs sur la tombe du Soldat inconnu, avec l’accord tacite des policiers, avant de rejoindre leurs camarades. Elle s’ajoute aux nombreux bouquets et autres gerbes […] Les manifestants offrent un large échantillonnage politique, du sympathisant royaliste Alain Griotteray au Guadeloupéen “communisant” Tony Bloncourt.
Source : Les chemins de la mémoire, n° 210, novembre 2010, p. 8-9.
Des étudiants de l’Institut agronomique s’apprêtent à défiler sur les Champs-Élysées pour fleurir la tombe du Soldat inconnu
Il s’agit de la seule photo connue des manifestations du 11 novembre 1940.
Étudiants de l’Institut agronomique s’apprêtant à défiler sur les Champs Elysées pour fleurir la tombe du soldat inconnu le 11 novembre 1940.© Collection Musée de la Résistance Nationale à Champigny-sur-Marne, Don de Nicolo-Vachon
Voir la note de bas de page *
La répression
Extrait du journal de Micheline Bood, lycéenne de 14 ans en 1940
« Avenue des Champs-Élysées, de place en place se trouvaient des camions allemands fermés le long des trottoirs. Les officiers qui attendaient à côté, une trentaine, sont tous tombés sur le pauvre type qui, paraît-il, avait manifesté. Ils lui ont donné des coups de pied dans le ventre et, finalement, l’ont hissé à moitié mort dans la voiture. Tous les gens qui passaient se sont mis à hurler, et nous avec. Il y avait d’autres types dans le camion. Et ces c… de Bochs riaient ! Nous les avons traités de cochons, vaches, salauds et toutes les bêtes de l’Arche de Noé. Finalement, un des civils nous a crié : “Est-ce que vous voulez y aller aussi ?” […]
En ce moment, il est sept heures. On se bat avenue de l’Alma, à la grenade et au fusil. »
La manifestation et la réaction allemande
« Nous nous sommes retrouvés au métro Champs-Élysées-Clemenceau. À six copains d’Henri-IV, nous avons remonté le trottoir de gauche, vers l’Étoile, en scandant : “Libérez Langevin !” Cela s’est mis soudain à crier. La foule a reflué et nous nous sommes sauvés en courant, sans être rattrapés par les “voltigeurs” allemands en motos sur les trottoirs, qui, à ce qu’on m’a dit après, ont blessé des manifestants. »
Source : Bernard Langevin, ibid.
Les arrestations
« Le nombre exact de ces arrestations est difficile à établir. Une liste de la préfecture de police de Paris énumère 105 noms (93 étudiants et lycéens, 1 professeur, 11 personnes de professions diverses et plus âgées que les étudiants, dont 4 femmes) ; un communiqué de la vice-présidence du Conseil, en date du 8 décembre 1940, énonce 123 arrestations dont 104 étudiants et lycéens. Un communiqué du Commandement militaire allemand en France, du 13 décembre, évoque l’arrestation de 143 étudiants. Le nouveau recteur, Jérôme Carcopino, avance le chiffre de 150 étudiants arrêtés. »
Source : www.cheminsdememoire.gouv.fr
Pour mémoire
Cet extrait vidéo sur le site de l’Ina, montre des résistants venus expliquer leur engagement à des lycéens de Janson-de-Sailly à l’occasion des cérémonies du 11 novembre 1996.
On peut aussi en savoir plus en consultant le livre audio : 11 novembre 1940 témoignages et archives, Institut des archives sonores, Frémeaux et associés.
En classe
Pistes pédagogiques et suggestions pour l’exploitation des documents
En vous aidant de l’ensemble des documents de la première partie rédigez un paragraphe qui décrit les conditions matérielles, morales et politiques dans les lycées en octobre 1940, alors que les élèves retrouvent leurs établissements.
Rédigez un paragraphe qui explique pourquoi les manifestations du 11 novembre 1940, auxquelles participèrent de nombreux lycéens, sont restées dans les mémoires et dans l’histoire de la Résistance ?
Pour y répondre, explorez à l’aide des documents et de vos propres recherches les pistes suivantes :
- qui sont les manifestants ? (âge, position sociale, engagement politique)
- les actions répondent-elles à un mot d’ordre politique ou sont-elles spontanées ?
- où en était la Résistance intérieure et extérieure à ce moment de la guerre ?
- *La photographie présentée est la seule connue à ce jour concernant la manifestation du 11 novembre 1940. Elle a été retrouvée par Henri Nicolo, élève de la « promo » 1938, dans ses paniers, par hasard en 1996 (l’auteur du cliché est un photographe professionnel). Commence alors pour Henri Nicolo (né en 1916), son épouse et André Pipard (né en 1920), ami et élève de la « promo » 39, un long travail d’analyse, et d’identification, mobilisant la mémoire, l’esprit de déduction et le travail sur archives, particulièrement l’annuaire de l’École. La photographie et leurs témoignages ont été offerts au musée en juin 2001.
Le lieu : la photo est prise à Paris, à l’angle des avenues Georges V et des Champs-Élysées (à l’arrière-plan gauche, on distingue l’enseigne du célèbre bar-restaurant Le Fouquet’s).
Les figurants : les élèves de l’Institut agronomique en grande tenue (costume ; cravate ; gants blancs ; calots avec l’insigne de l’école : un cor que l’on retrouve sur le fanion) et en formation pour défiler (en rang derrière le fanion de l’École, à leur tête le président de promo reconnaissable par la « ficelle » qui entoure sa ceinture).
Henri Nicolo est indiqué par une croix ; André Pipard, vice-président de la « promo » 39 est à côté du président (tête de défilé, ficelle à la ceinture).
La datation : 11 novembre 1940.
Déductions faites à partir d’éléments visibles sur la photo : le lieu, la gerbe, la forme « militaire » du rassemblement indiquent que les élèves s’apprêtent à se rendre fleurie la tombe du Soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe. C’est un 11 novembre.
Déductions faites à partir des souvenirs d’Henri Nicolo et d’André Pipard, et de l’étude de l’annuaire de l’École : les élèves sur la photo sont ceux des « promo » 38, 39, 40. Les études durent deux ans et seule l’année 1940 réunira ces trois « promos » : ceux de 38 commencent leur deuxième année que la mobilisation de 39 avait interrompue ; ceux de 39 engagent leur deuxième année ; ceux de 40 débutent leurs études.

