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Une rentrée sous le contrôle de l’État français

Les circulaires de Vichy sur la rentrée 1940 (salut au drapeau, lecture des discours du Maréchal) ainsi que les premières mesures administratives (renvoi des personnels juifs et francs-maçons, autorisation de l’instruction religieuse dans le public) donnent rapidement la tonalité idéologique antirépublicaine du régime.

Rapport du proviseur du lycée Rollin de Paris sur la rentrée 1940

« À 8 h 30, tous les élèves des grandes classes, au nombre de 560, ont été réunis dans la salle des fêtes. J’ai exposé en quelques phrases le but de la réunion, puis j’ai fait observer une minute de silence. Monsieur le censeur a ensuite donné lecture des fragments des appels adressés aux Français par monsieur le maréchal Pétain.
Dans un commentaire simple et précis, j’ai exhorté les élèves à réfléchir aux passages qui s’adressent plus particulièrement à eux et je leur ai demandé de prendre les résolutions de travail, de discipline, d’ordre, de patience, de partage que nous impose le deuil de la patrie.
L’après-midi à 2 heures la même cérémonie a été reprise dans le même ordre avec les élèves des classes de troisième et au dessous [...]
Les cérémonies se sont déroulées dans l’atmosphère de gravité et de recueillement imposée par les circonstances. »

Source : Archives du Lycée Jacques-Decour, dans Bertrand Matot, op. cit., p. 91.

Les limites de la ferveur maréchaliste et les faux-semblants de la propagande

Pétain a été populaire, mais les excès de la propagande provoquent des réticences et des méfiances.

« […] Riffaut a surpris mon regard et éclate de rire : “C’est le gosse qui a mis ça là… on lui a donné ça à l’école.”
Le gosse (dans les douze ans) m’apporte le portrait, au verso duquel on a cliché un autographe du maréchal. C’est le remerciement qu’il adressa aux enfants des écoles, qui, par ordre de l’administration lui avaient envoyé un dessin, témoignage spontané de leur vénération :
“Mon enfant,
Votre dessin m’a plu. Vous l’avez fait avec un grand soin qui montre que vous avez du goût pour ce genre de travail. Je vous en félicite. Continuez.
Ph. PETAIN”
Je lis à haute voix. Et pendant que je lis, le père, la mère, le gosse et sa petite sœur rient d’un rire sans répit, rient à quatre voix et ne cessent encore de rire quand j’ai fini de lire.
Je demande à Riffaut s’il croit que cette propagande, cette innombrable publicité, cette mise en scène postale furent efficaces ; l’enfant répond de lui-même : “On sait bien qu’on a reçu tous la même lettre.” »

Source : Léon Werth, Déposition, 24 mai 1942, p. 294.

Le statut des Juifs et les premières mesures antisémites d’octobre 1940

Le décret du 3 octobre 1940, interdit aux personnes reconnues comme juives d’exercer dans la fonction publique. Des déclarations de non-judéité sont demandées à certains enseignants, d’autres sont révoqués dans les mois qui suivent.

« Monsieur le Proviseur, en réponse à votre lettre de ce jour, je dois vous rendre compte que je n’ai pas l’honneur d’avoir un seul grand-parent appartenant à la race du fondateur de la religion chrétienne, donc à la race juive. En conséquence, l’article 1 de la loi du 3 octobre 1940 ne me concerne pas. Veuillez agréer l’expression de mon plus respectueux dévouement. René Poujal »

« L’article premier de la loi me concerne. Bien que n’ayant jamais pratiqué la religion israélite et n’ayant sur la “race” de mes grands-parents que des données incertaines, je me suis toujours considéré comme Juif et ce n’est pas en ce moment que je me raviserai d’en douter. Veuillez agréer, Monsieur le Proviseur, l’assurance de mon respectueux attachement. M. Alexandre »

Source : Le Guide républicain, Delagrave/SCÉRÉN CNDP-CRDP, 2004.

Les élèves juifs ne sont pas directement concernés mais l’administration suggère des discriminations.

« Secrétariat d’État à l’Instruction publique à la jeunesse. Vichy le 28 octobre 1940.
Le directeur de l’Enseignement secondaire à messieurs les recteurs d’académie.

En l’absence de toute règlementation interdisant l’accès des lycées, collèges et cours secondaires aux étrangers et aux israélites, je vous prie de veiller à ce que leur admission n’ait pas pour effet de faire écarter de nos établissements d’enseignement public les élèves français et non israélites qui auraient satisfait aux examens d’entrée ou de passage dans les différentes classes de ces établissements. »

Source : Bertrand Matot, La Guerre des cancres : un lycée au cœur de la Résistance, Éditions Perrin, 2010.

Les réactions face aux révocations d’enseignants restent faibles dans le climat de l’automne 1940.

Dialogue extrait du Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls de 1971. Enregistré dans la cour de l’ancien lycée Blaise-Pascal. André Harris interroge MM. Danton et Dionnet sur les réactions des personnels face à l’application des premières mesures antisémites.

« André HARRIS : Est-ce qu’il y avait des professeurs juifs chez vous ?
M. DANTON (cherchant dans sa mémoire) : Ah ! Voilà un cas…
M. DIONNET : Un professeur juif chez nous ? Oui, nous avons eu un collègue.
M. DANTON : Oui, il a été révoqué.
M. DIONNET : Toujours la même chose, on ne disait rien.
M. DANTON : Il y a une petite nuance à faire quand même. Je prends le cas de
Nivark… je pense que…
André HARRIS : Oui ?
M. DANTON : On a essayé quand même, dans la mesure du possible, de lui trouver des leçons particulières par exemple. Ca s’est fait aussi pour un autre collègue qui avait été révoqué. Enfin, comme vous dites, ça ne va pas tellement loin, mais je crois qu’il y a quand même eu une certaine sympathie. Si !
André HARRIS : Quand vous dites : “que pouviez vous faire…” En fait, que pouviez vous faire, ça voulait dire quoi ? Parce qu’à la limite on peut imaginer une démission collective des enseignants du lycée de Clermont.
M. Danton soupire. M. Dionnet éclate de rire.
M. DIONNET : Oh non, il n’était pas question de ça ! Vous ne vous rendez pas compte de la mentalité des gens. (Il rit) Une démission collective, voyons, vous n’y pensez pas ! (M. Danton sourit tristement.)

Source : Marcel Ophuls, Le chagrin et la Pitié, Éditions Alain Moreau, 1980, p. 96-97.