L’enfance lointaine
Comment caractériser l’évocation de l’enfance que réalise le film ? En quoi ce portrait est-il juste et surprenant ? Quels sont les effets produits par les nombreux plans fixes sur les regards des enfants ? En quoi le film donne-t-il à voir le passage à l’âge adulte de ces enfants ?
Souvenirs d’enfance
Au revoir les enfants relève en grande partie de l’autobiographie. Louis Malle y évoque des souvenirs parmi les plus poignants et les plus déterminants de son existence : « J’aurais dû en faire le sujet de mon premier film, mais j’hésitais, j’attendais. » Ces souvenirs constituent notamment une évocation de l’enfance et de l’adolescence remarquable par sa richesse et sa complexité. La vie réglée du pensionnat catholique ne permet pas d’échapper aux troubles de l’histoire et met en évidence les désirs et frustrations de l’adolescence. Derrière l’innocence, la naïveté et la camaraderie apparaissent ainsi la jalousie et la rivalité (celle de Julien pour Jean, meilleur élève et meilleur pianiste), les conflits et la cruauté des enfants entre eux (cf. les multiples tours, plus ou moins humiliants qu’ils se jouent les uns les autres), le malaise (Julien qui se pique avec son compas, sans raison), et les jeux ambigus (Julien qui s’amuse à troubler le père Michel dans la baignoire).
L’enfance est lointaine non seulement parce que Louis Malle cherche à reconstituer une époque révolue, mais encore parce qu’il s’attache à retranscrire le caractère impénétrable et mystérieux de cette enfance. Les nombreux plans fixes sur les regards des enfants qui se toisent en silence (Jean et Julien) ou sont perdus dans leurs pensées (Julien dans la baignoire) sont à cet égard assez saisissants : ils mettent les personnages à distance et suggèrent la profondeur et la complexité de leurs sentiments. L’usage de plans fixes, dans la dernière séquence du film (le dernier échange de regards entre les deux amis et le départ de Jean), est encore remarquable parce qu’il nous fait saisir le caractère essentiel et déterminant de l’événement. En continuant à fixer quelques secondes la porte vide par laquelle Julien a vu partir Jean, la caméra saisit une absence chargée de sens puisqu’elle signifie aussi bien la mort de Jean que la constitution d’un souvenir indélébile pour Julien/Louis Malle.
Le passage à l’âge adulte
Portrait d’une enfance, Au revoir les enfants est aussi l’évocation d’un passage à l’âge adulte. Les enfants du pensionnat jouent aux grands, aux durs, et ne cessent d’évoquer avec plus ou moins de maladresse leurs premiers émois érotiques et amoureux. L’histoire les fait grandir trop vite car ils sont confrontés à une période noire et exceptionnelle devant laquelle ils sont perdus, n’ayant d’autres repères que l’idéologie dominante et les opinions de leurs parents qu’ils se plaisent parfois à répéter. L’image des deux enfants perdus dans la forêt est donc très parlante : Au revoir les enfants dresse le portrait d’enfants jetés et perdus dans un monde inquiétant au sein duquel ils auront à forger leurs propres repères.
Au revoir les enfants est ainsi pour Louis Malle l’occasion d’évoquer les événements qui ont été déterminants dans l’orientation existentielle qui a été la sienne. Le film nous fait passer d’un enfant qui, sur un quai de train, peine à quitter les jupes de sa mère (première séquence) à un même enfant qui, dans les derniers moments du film, « choisit son camp », en rejetant Joseph et en se plaçant du côté de Jean. L’expérience initiatique de Julien passe ainsi par l’expérience de l’amitié (pour Jean), de l’admiration (pour le père Jean), et le sentiment de l’injustice. Confronté à la cruauté bête, la veulerie et la lâcheté humaine, démultipliées par la particularité de l’époque, Julien voit en retour une figure paternelle admirable et un enfant innocent condamnés par le régime, et réalise ainsi la nécessité de s’inscrire en faux.





