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Le Dernier Métro

Paris est un théâtre : ombres et espaces clandestins

Relevez les différents espaces dans lesquels se déroule l’histoire du film : comment s’organise leur symbolique ? Quel est le rôle de la lumière et des ombres dans le film ? Comment reflètent-ils la situation et la psychologie des personnages ? Étudiez la dualité des personnages, notamment celle de Marion (comment est-elle marquée du point de vue de Bernard Granger ?), puis celle de Lucas Steiner.

Le film est traversé par la thématique de l’illusion et du semblant, parce qu’il inscrit dans une période pleine de faux-semblants la chronique de ce lieu d’artifices qu’est le théâtre. Ceci implique une logique cinématographique profonde qui commande l’usage des lumières et des espaces. Un théâtre, c’est avant tout une scène, une salle et des coulisses ; le théâtre est le lieu principal de l’intrigue, lieu où les personnages se rencontrent. Ce qui se passe en dehors n’est presque pas montré (Bernard trafique et emprunte un pick-up au théâtre, mais seule la radio nous apprend qu’il a explosé dans une réunion de soldats allemands). À cette tripartition de l’espace se rajoute la dualité entre le théâtre lui-même et la cave où se cache Lucas ; cet artifice qu’est la scène, ce lieu caché que sont les coulisses se croisent donc avec un second lieu secret, le sous-sol. Celui-ci est souvent peu éclairé ; comme le dit Lucas, son éclairage varie d’ailleurs en proportion inverse de l’éclairage du théâtre.

Truffaut voulait qu’un film sur l’Occupation se fît en grande partie dans la pénombre. Le film est donc rythmé par les passages de l’ombre à la lumière – et réciproquement – qui accompagnent les voyages nocturnes de Marion dans la cave, ainsi que par les nombreuses coupures d’électricité dues à la guerre. La première visite à Lucas est une descente qui se fait dans une obscurité progressive, scandée par des ouvertures de portes et de trappes. Elle s’interrompt par un noir total auquel fait suite un gros plan sur le visage de Lucas (cette apparition soudaine relevant de l’essence même du « coup de théâtre »). Les personnages doivent vivre à la merci des caprices de la lumière. Lorsque la guerre se termine, Lucas se précipitera dehors témérairement pour voir le soleil.

Le temps du film est donc divisé entre jour et nuit – d’où l’importance du « dernier métro », et du couvre-feu, qui contraint parfois Marion à passer la nuit dans la cave avec Lucas, ou l’oblige à d’autres moments à le quitter tôt. Le temps de Marion est donc scindé en deux périodes au contenu inversé et l’espace du film, en de multiples lieux qui ne communiquent pas. La scission du théâtre en deux lieux séparés (haut/bas, ombre/lumière) autour de Marion devient à la fin du film l’image de son partage entre deux hommes, puisqu’elle aime Bernard en haut et Lucas en bas.

Truffaut ne cesse donc de faire circuler l’intrigue entre ces espaces : ainsi, lorsque Cottins apprend que le théâtre est juridiquement sans propriétaire, nous connaissons sa propre décision d’accepter de le reprendre de la bouche de Marion qui la rapporte à Lucas, dans la cave. Puis nous comprenons que Lucas lui a demandé d’aller s’adresser en plus haut lieu lorsque, dans la scène suivante, nous la voyons déjà dans le bâtiment de la kommandantur. La première de la pièce opère alors la plus grande multiplication de ces espaces, puisque son déroulement est suivi de tous les points de vue, méticuleusement alternés : salle, scène (où Marion commente à voix basse l’entrée fracassante de Daxiat), cave (Lucas prend fiévreusement des notes), coulisses…

L’espace double et les ombres mettent en scène la duplicité qui caractérise à la fois les relations des personnages entre eux et avec le monde qui les entoure. Ainsi, dans le film, tous les personnages ont un secret : Marion cache son mari, Bernard est résistant, Arlette est homosexuelle et même le régisseur ment sur sa relation avec sa soi-disant « poule » qui propose au théâtre les denrées du marché noir. Ce secret n’est révélé que tardivement au spectateur et encore plus tard aux autres personnages ; dans une certaine mesure, il donne la clé des comportements. Le film est tendu vers sa révélation, le moment culminant étant à ce titre la rencontre entre Lucas et Bernard dans la cave, par laquelle Marion dévoile son secret à ce dernier.

Pour cette raison, les rapports entre les personnages adoptent souvent une structure théâtrale, transparaissant dans la mise en scène. Ainsi de l’arrivée de Bernard au théâtre : il voit Marion pour la première fois, à travers une porte mal fermée, enjoindre son metteur en scène de refuser un acteur juif, puis il entend à travers une autre porte celui-là congédier celui-ci, à travers un jeu d’ombres chinoises que reprendra précisément la mise en scène de La Disparue par Lucas Steiner. On retrouve souvent cette situation où un personnage assiste de l’extérieur à une scène qui en regroupe d’autres. Ainsi, la première fois que nous découvrons le secret de Marion, elle est vue à travers la vitre d’un restaurant par Bernard et son ami futur résistant arrêté par la Gestapo. Bernard dit à son sujet qu’« elle est pas nette », sans trop savoir exactement pourquoi. Puis tous deux se lèvent, mais la caméra reste en place pour nous laisser voir Marion revenir sur ses pas et rentrer dans le théâtre à l’insu de tous. Nous saisissons là que cette femme dure, qui ne veut pas « d’acteur juif », est en vérité tout autre que ce qu’elle veut paraître.

Cette structure théâtrale se retrouve précisément dans la situation même de Lucas Steiner, spectateur de tout ce qui se passe dans le théâtre, surtout à partir du moment où, par un trou pratiqué dans le tuyau de chauffage, il entend tous les bruits. Cela définit son ambiguïté : est-il spectateur ou metteur en scène (puisque par ses instructions, il dirige les comédiens) ? De sa cave, il assiste à l’attirance naissante de Marion pour Bernard, mais n’en parle qu’à ce dernier, en une phrase qui est presque une injonction d’aller avec Marion. Souffrant d’être spectateur forcé de l’éloignement de Marion – lors de la fête après la première, il bouchait le tuyau d’écoute avec son écharpe pour ne plus entendre les réjouissances –, Lucas devient alors metteur en scène/manipulateur de la vie des autres, pour qu’au moins dans sa passion pour un autre, sa femme ne lui échappe pas. L’ombre lui sied donc, comme à tout metteur en scène (seul l’acteur est exposé). Ainsi, lors de l’épilogue, il est assis à l’ombre d’un rideau et vient dans la lumière pour se faire acclamer du public.

Mais au départ, le premier spectateur est justement l’acteur Bernard, puisque nous découvrons le théâtre lorsque la caméra le suit pour aller à son rendez-vous ; et le temps même du film suit son parcours, de son arrivée dans l’équipe de la pièce à son départ dans la Résistance. Il est donc, comme Lucas mais d’une autre manière, un témoin – leur poignée de main finale scelle cette complicité. C’est pourquoi, comme Lucas, Bernard entrera à la fin du film dans la clandestinité. 

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