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Partie de campagne

Plans rapprochés

Comment filmer le bonheur ?

Dans la vie, le bonheur ne dure pas, il est fugace et fragile. Ainsi, beaucoup de philosophes et d’écrivains qui ont voulu circonscrire le bonheur se sont cognés aux mots et ont rendu compte de l’insuffisance du langage pour décrire cet état précaire et peut-être ineffable qu’est le bonheur. Au cinéma, le bonheur ne se laisse pas non plus appréhender facilement, c’est même un thème anti-cinématographique. Filmer le bonheur de trop près et trop longtemps pourrait paraître mièvre et ennuyeux à l’écran. Nous tenterons néanmoins de dégager les modalités du bonheur dans une séquence de Partie de campagne, et de voir comment Jean Renoir a su capter un petit moment de bonheur à l’écran.

Le bonheur sur l’île

La nature et l’insularité constituent souvent un cadre propice au bonheur : les personnages fuient la société et la ville pour un endroit retiré, une forêt, un lac ou une île, ils vivent alors un petit moment de rêve. « C’est presque un cliché de relever que la vie insulaire, comme parenthèse dans le temps voué au social, est naturellement propice à la naissance de l’état amoureux », explique Alain Bergala dans un ouvrage consacré à Monika (1963) d’Ingmar Bergman. « L’île est le paysage terrestre le plus proche de l’imaginaire du jardin d’Eden, le site idéal des premiers moments de la rencontre amoureuse où chacun n’a plus besoin, provisoirement, que de la présence comblante de l’autre. » (Alain Bergala, « un film insulaire » in Monika de Ingmar Bergman, 2005).

Ainsi, lors de leur arrivée sur « l’île », toutes les conditions d’un moment édénique sont réunies : l’isolement des personnages, la beauté du cadre, la communion de l’homme avec la nature, le lyrisme amoureux  1. En effet, Henri et Henriette se retrouvent tous les deux seuls, isolés, loin de la ville et des autres personnages. Le lieu est aussi clos sur lui-même, comme Henriette le fait remarquer : «  C’est tout fermé comme une maison ». La jeune femme vante par deux fois la beauté de l’endroit : « Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau ». Les deux personnages sont en communion avec la nature : c’est l’été, la nature est ensoleillée, les arbres frémissent sous une légère brise comme vibrent les deux jeunes protagonistes au gré de leur émoi amoureux. L’amour est dans l’air, un rossignol  2 chante comme pour célébrer le bonheur et l’amour. Et « quand un rossignol chante le jour, c’est que sa femelle couve », explique Henri à la jeune femme.

Le rossignol symbolise à la fois la beauté et l’amour. Il chante la naissance du sentiment amoureux, l’éveil du désir et sa réalisation. Filmer le rossignol serait donc une manière indirecte de filmer le bonheur. Ce geste fonctionnant par analogie (le couple est allongé dans l’herbe comme l’oiseau repose sur sa branche, chacun manifeste l’amour et donne des signes de bonheur) redoublerait le sentiment du bonheur. Mais il sert aussi d’intermède et évite de rester trop longtemps sur le visage des deux personnages. Remarquons aussi que le chant du rossignol prend le relais du dialogue, les personnages se taisent pour écouter l’oiseau. Or, couper le scénario est aussi une condition pour filmer le bonheur au cinéma.

« Le bonheur n’est pas gai » (Max Ophuls)

Juste avant l’étreinte, pendant que la jeune femme regarde un rossignol chanter dans un arbre, on la voit essuyer une larme  3 : de joie ? de vague à l’âme ? fait-elle déjà le deuil de son enfance et de sa virginité ? En tout cas, cette larme apporte une note mélancolique à ce petit moment de bonheur. De même, juste après l’étreinte, Henriette a les yeux mouillés de larmes  4 et nous regarde avec un regard caméra, comme pour nous prendre à témoins de son bonheur déjà perdu, nous qui avons « assisté » la scène. Et pourtant, nous n’avons rien vu, le moment de l’étreinte fait l’objet d’une ellipse : la scène du baiser filmée en très gros plan est suivie d’un fondu enchaîné où l’on voit Henriette allongée près du jeune homme. Jean Renoir, par le biais de cette ellipse, entretient une certaine ambiguïté. On ne saurait dire si le couple n’a fait que s’effleurer chastement ou s’ils sont allés plus loin dans l’étreinte, comme le suggère l’attitude excessivement passionnée des protagonistes dans les scènes précédentes. La jeune femme a du moins goûté au bonheur du fruit défendu.

La tempête après le bonheur

Après l’étreinte, le couple semble interpellé par un événement en bord du cadre droit. Henriette s’arrache à cet état de douce mélancolie caractérisé par son regard vague, et semble prise d’un sentiment d’effroi en constatant que cette campagne qui l’avait accueillie en son sein change soudainement d’aspect, et fait preuve d’une hostilité qui condamne les deux jeunes gens à partir. En effet, une succession de plans montre un ciel devenu gris et orageux, une nature qui perd brusquement de son éclat. La pluie tombe alors à verse  5, inondant ainsi la campagne. Ainsi, après avoir goûté au bonheur du fruit défendu, Henriette voit la nature changer d’aspect et abandonner progressivement son caractère édénique pour une diluvienne.

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