Plans rapprochés
Qu’est-ce qu’un décor urbain maléfique ?
Loin des couleurs vives de la bande dessinée originale de Bob Kane, l’adaptation de Batman par Tim Burton se déroule dans l’univers hyper-stylisé, obscur et massif, de la ville de Gotham. La séquence d’ouverture installe l’intrigue dans ses sombres murs et annonce de quel poids un décor peut peser sur l’action d’un film.
Les aventures de Batman débutent par un panoramique nocturne sur la ville de Gotham.
Contrairement aux exploits de Superman, l’action ne se déroule pas à New York, mais dans un univers « Poe-tique », sombre et pesant, typique de l’imaginaire urbain de Tim Burton. Toutefois, les gratte-ciels qui composent l’essentiel de l’ensemble architectural de la cité ne sont pas sans évoquer certaines villes des États-Unis. On comprend d’emblée que Burton et son décorateur Anton Furst ont choisi de tourner le dos aux couleurs criardes (sans renoncer totalement à l’esprit kitch cartoonesque) des comics américains qui ont donné naissance au personnage de Batman en 1939. C’est vers une conception contemporaine de la bande dessinée qu’ils ont décidé d’orienter l’esthétique futuriste du film.
Dominée par un ciel lourd comme une chape de plomb à laquelle est accrochée une lune (allusion à l’imagerie de Batman), la ville s’apprête à verser du côté obscur de sa force
1. C’est le soir, les gratte-ciels sont partout illuminés. Seule, la cathédrale gothique où aura lieu le combat final entre Batman et le Joker domine les autres édifices de sa noire silhouette. Une certaine activité règne encore dans la ville comme en témoignent la rumeur qui monte des rues ainsi que le passage du métro en bas à droite de l’écran. La palette dans les tons gris et bleu nuit imprime à ce plan inaugural une atmosphère lourde de menaces qui pèsera constamment sur l’intrigue. Après le premier plan aérien, nous voici au niveau d’une rue de la ville
2. Malgré l’heure tardive, le trafic des voitures est dense. La chaussée rectiligne ouvre (plein axe) une grande profondeur de champ. La hauteur des constructions ne permet pas d’apercevoir le ciel. Les passerelles qui enjambent la rue et que l’on aperçoit au fond de l’image rappellent la ville futuriste de Metropolis. On pense également aux prisons imaginaires dessinées par le Piranèse avec leur système immense et compliqué d’escaliers, de niveaux et de passerelles. L’éclairage du décor souligne la géométrie fantastique des édifices, renforce l’effet des perspectives imposantes et accentue le clair-obscur propre à l’atmosphère fantasmagorique de l’intrigue. Se dégage alors du plan une violente impression d’enfermement poisseux que le décor labyrinthique de la ville, fait de ruelles obscures et de constructions en béton et métal, entretiendra tout au long du film. Un décor sombre et sale comme reflet du vice qui y sévit, où les seules touches de couleurs vives émaneront de l’esprit tourmenté du Joker.
Du « Monarch Theatre » sort une famille composée d’un homme, de sa femme et de leur enfant
3, qui entreprennent de rentrer à pied. Les ruelles qu’elle emprunte sont de plus en plus sombres. Une très forte plongée fait presque disparaitre les trois personnages dans un décor monochrome
4. S’ajoute à cela le jeu ombre/lumière qui suggère l’imminence d’un danger. Au propre comme au figuré, nous sommes dans les bas-fonds de la ville.
La famille est agressée par deux voyous. Ici, la séquence rejoue la scène originelle qui a vu les parents de Bruce Wayne assassinés sous ses propres yeux, épisode funeste de sa vie qui a fait de lui le vengeur masqué que l’on connait. À l’instar de Balzac lorsqu’il parle de Paris dans La Fille aux yeux d’or (1834), nous pouvons affirmer que Gotham City est un « enfer » comme en témoignent la « physionomie cadavéreuse » des deux malfrats et les deux yeux rouges des fenêtres
5 qui semblent veiller à la prospérité de l’odieux commerce du crime. Cependant, l’agression de la famille ne restera pas longtemps impunie : Batman veille sur la ville
6. Ce plan vertigineux indique à quelle hauteur (d’âme) se situe le (pouvoir du) héros. Or, comme le suggère l’image, à ce moment-là de l’intrigue, sa présence inquiète autant qu’elle rassure. La plongée, tout à fait inhabituelle, est à ce point accentuée que les arêtes verticales des buildings semblent être des lignes de fuite horizontales. L’effet est saisissant. Se conjuguent ici les principales caractéristiques du décor stylisé de Batman : délire de l’imagination empruntée à la bande dessinée contemporaine, gigantisme des dimensions architecturales et noirceur esthétique des lieux qui vont sans cesse imprimer au film une présence lourde de menaces.

