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Dersou Ouzala

Plans rapprochés

Comment faire d’un modeste chasseur une légende vivante ?

Jeu avec les conventions cinématographiques, le mode d’apparition de Dersou Ouzala au début du film se trouve à l’opposé de son apparence physique. Pour autant, loin de le tourner en dérision, la mise en scène dont on aura soin d’expliciter la stratégie l’élève d’emblée au rang de personnage légendaire.

La séquence débute alors que le capitaine et ses soldats s’arrêtent pour camper dans un endroit d’aspect sauvage, presque menaçant. Alors que la troupe est déjà couchée, le jeune explorateur, très impressionné par la beauté merveilleuse des lieux, note ses impressions dans un journal puis s’allonge en observant les flammes et leurs reflets rougeoyants sur les branches des arbres. L’atmosphère surnaturelle que souligne un inquiétant accompagnement musical (à la tonalité discrètement wagnérienne) paraît en effet propice à quelque apparition maléfique 1. Lieu de toutes les angoisses, la forêt est effectivement dotée d’une puissance dévoratrice (qu’on se souvienne de Victor Hugo dans La Légende des siècles).
Soudain, un bruit se fait entendre. Tous les soldats se dressent et, fusil en main, scrutent les ténèbres redevenues muettes. La caméra placée derrière eux adopte leur point de vue et souligne leur attente. La ligne de fuite vers l’anthracite de la nuit, située en plein milieu de l’écran, attire l’attention 2. Soudain, une voix humaine retentit : « Tire pas ! Moi homme. »
Incrédulité de tous. L’attente se prolonge. En un plan subjectif (il épouse le point de vue d’un des soldats), le cadre se resserre sur l’obscurité de la forêt tandis que les craquements du feu renforcent le silence opaque de la nuit. Sur le tableau noir de l’écran, une forme, puis un homme apparaît enfin, avance droit dans l’axe de la caméra, portant un sac à dos et s’aidant dans sa marche d’une sorte de bâton de pèlerin. Il est vieux. Bien vite se précisent sa petite taille et ses courtes jambes arquées 3. Ce personnage d’un autre âge, cause de tant de frayeur, est plus proche du gnome que de l’aventurier made in Hollywood. Il salue au passage le capitaine Arseniev avec familiarité et s’installe. La grandiloquence cinématographique fonctionne ici à rebours des attentes. Seulement, on sait d’avance que la mystérieuse rencontre – providentielle – avec cette pacifique créature des bois se révélera bénéfique pour la suite des opérations. Les soldats retournant se coucher sortent du champ et la scène se poursuit autour du feu (élément essentiel de toute la séquence) avec le capitaine, l’homme et un soldat. Achevant de déconcerter personnages et spectateurs, Dersou Ouzala, qui vient de décliner son identité, explique que c’est en suivant un cerf qu’il est tombé sur les traces du capitaine et de ses hommes. Il est calme et répond cordialement aux interrogations du soldat 4. Intime avec les éléments, il parle au feu comme à un être humain. Le capitaine l’observe en silence. Intrigué, il finit par lui poser quelques questions et apprend que Dersou vit seul dans les bois depuis que sa famille a été décimée par la variole. À la fin, le capitaine décide d’engager celui qui semble connaître les lois de la nature dont il voudra peut-être lui enseigner le secret.
Ainsi donc est apparu cet être simple, comique et étrange selon un mode opératoire impressionnant (au sens également où sa silhouette est venue impressionner progressivement l’écran noir au moment de son apparition). Disproportion des artifices de mise en scène ? Au contraire. Ce « saint homme » arrivé comme par enchantement recèle des trésors d’humanité et un antique savoir d’une valeur inestimable. L’enveloppe extérieure n’est rien ici. Aussi la réalisation a-t-elle soigné l’entrée en scène de cet être littéralement extraordinaire, comme sorti d’un passé révolu, d’un âge d’or où l’homme vivait en osmose avec son milieu. Le protocole surnaturel de la mise en scène est ici entièrement au service d’une image créatrice d’un personnage élevé au rang de mythe (au sens élargi d’une imagerie fondatrice obéissant à ses propres codes de représentation), véritable légende vivante, parangon de vertus.