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Elephant Man

Plans rapprochés

Comment naître par la parole ?

Chargée d’une grande intensité dramatique, la séquence analysée ici est le moment où l’homme-éléphant devient tout simplement un homme. Ici, le son et le hors-champ autant que la parole même sont des éléments qui président à cette naissance. Ils en constituent aussi le suspense.

Carr Gomm, le directeur de l’hôpital, s’est montré désireux de rencontrer l’homme-éléphant que cache le docteur Treves. L’enjeu de la séquence est clair : si John est jugé incurable, c’est-à-dire débile mentalement et physiquement, il devra quitter les lieux et, à coup sûr, retrouver le sort misérable qui était le sien avant que Treves ne l’en sorte. Bénéficiant d’une scénographie très épurée, notre scène-climax (qui compte 39 plans au total) se divise en deux temps. Un : considéré comme « demeuré », John ne peut rester à l’hôpital ; deux : John se montre sain d’esprit et convainc le directeur. Entre les deux, un renversement de situation a lieu en hors-champ.

Dans le premier plan 1, la position des personnages indique que John est pris entre deux feux : se montrer à la hauteur des espérances et de la leçon de Treves (de dos à gauche) tout en essayant de répondre aux attentes de Carr Gomm. Sa place centrale, la tache blanche de sa chemise attirent l’attention du spectateur autant que celle des deux hommes en noir qui le soumettent à un véritable interrogatoire. Ayant décelé la supercherie (le psittacisme), le directeur quitte les lieux. La porte qu’il ouvre annonce la séparation de la géographie de la scène en deux espaces. La lumière tombant de la gauche sur le visage incliné du docteur marque sa déception 2. Puis, resté seul, John prend une pose hiératique et récite le psaume XXIII dont Treves ne lui a appris que les premiers versets : « Le Seigneur... » 3 La qualité métaphorique de l’éclairage imprègne la scène d’une spiritualité propre à la révélation de l’humanité de John, à la reconnaissance et à l’élévation de son esprit. Une alternance de plans (champs/contrechamps sonores) montre tour à tour John récitant et les deux hommes de science en pleine discussion. Concernant les plans sur Treves et Gomm, la bande-son est particulièrement importante, car elle a valeur de suspense (John réussira-t-il à se faire entendre ?). En effet, s’il est absent de l’image (c’est-à-dire hors champ), John est bel et bien présent par le son de sa voix. La scène va pourtant se prolonger, comme si les deux scientifiques n’entendaient pas ce qui se passe de l’autre côté de la porte. Soudain, Treves se rend compte de l’importance du moment 4. Il en alerte son supérieur hiérarchique. Une ligne mélodique dans la pure tradition romantique s’élève peu à peu et accentue l’émotion qui va bientôt culminer. En hors-champ, John se fait toujours entendre, ce qui intensifie le dispositif de la mise en scène. Treves et Gomm sont revenus dans la chambre de John pour assister à la révélation de l’homme qui est en lui 5. La figure triangulaire (décor, personnages...), motif récurrent de cette séquence (mais aussi du film), est ici parfaitement lisible. La caméra en contreplongée laisse apparaitre un puits de jour d’où tombe une lumière que l’on dira céleste. La musique s’est tue progressivement comme pour laisser davantage de place aux mots, si importants à cet instant précis. Un mouvement d’appareil a permis un recadrage visuel et psychologique : les deux docteurs font maintenant face à John pour savoir ce qu’il a à leur apprendre. « Je trouve ce psaume très beau, c’est celui que je préfère », déclare-t-il. Sensibilité, sens de l’esthétisme et beauté de l’âme, toute l’humanité de John sourd ici comme par miracle et fait de lui un être difforme d’une grande droiture morale et intellectuelle. L’homme-éléphant, dont nous voyons désormais très bien l’énorme tête, est devenu sous nos yeux (et sous ceux des médecins) John Merrick. En révélant sa capacité à parler, donc à penser, il vient de gagner son identité d’être humain à part entière. Autorisé à rester au sein de l’établissement hospitalier par le directeur qui quitte les lieux, John a acquis son droit d’entrer et de demeurer dans la société des hommes. Arrive alors la question que tout le monde se pose : « Pourquoi [m’]avoir caché la vérité », lui demande Treves. « J’avais peur », lui rétorque celui qui effraie tout le monde...