Plans rapprochés
Comment Murnau traduit-il le mouvement intérieur ?
(« Tu veux voler et tu crains le vertige ? », Goethe, op. cit., p. 203)
Ce goût retrouvé pour la magie et l’ésotérisme convoque un goût pour le mouvement. Comme le dit le critique Yann Calvet, dans son essai sur les relations entre l’imaginaire de certains cinéastes et l’ésotérisme : « Un cinéaste comme Murnau redouble la nature dynamique du cinéma par des thèmes : le voyage, l’itinéraire initiatique et une esthétique basée sur le mouvement intérieur, de la vie, de l’âme. » (Yann Calvet, Cinéma, imaginaire, ésotérisme (Murnau, Dreyer, Tourneur, Lewin), L’Harmattan, 2003, p. 37.)
Après avoir troqué sa vieillesse contre une nouvelle jeunesse et signé un pacte avec son sang, la dynamique de la transformation intérieure et du devenir, à l’œuvre chez Goethe est magnifiée chez Murnau par l’action, à travers le voyage aérien et plus tard par un travelling sur le visage de Marguerite qui hurle sa détresse
4.
Faust rajeuni, Méphisto le transporte sur sa cape qui reprend le manteau magique présent chez Goethe, et s’échappe par la fenêtre, un élément symbolique déjà utilisé dans des films muets comme Onésime aux enfers (1912) de Jean Durand, et qui marque un décrochage par le rêve. Commence alors une longue séquence de voyage aérien surplombant des paysages. Pour rendre l’aspect fébrile et spectaculaire du voyage, Murnau a recours au vent et aux fumées poussés par un ventilateur
1, ainsi qu’aux ombres portées
2 et à une série de maquettes illustrant la campagne – montagnes crayeuses, source, soleil, arbres, château – filmées en caméra subjective pour maintenir la sensation d’illusion. Il clôt son odyssée par une plongée vertigineuse.
C’est que Méphisto veut montrer à Faust « le petit monde et puis après le grand », et de fait, il troque l’univers bourgeois de Marguerite pour un univers aristocratique. Cet incroyable voyage, précurseur de futurs transports cinématographiques, est contrebalancé par l’image de l’ennui qui s’empare de Faust
3. Après avoir goûté à tout, celui-ci plonge dans un profond désespoir. Car la quête sans repos menant à l’insatisfaction est un thème faustien par excellence exprimé en ces termes par Goethe : « Il va bondir, piaffer, s’ennuyer, plein d’envie, et d’insatiabilité… » (p. 84). Si Faust voyage sans relâche, il risque l’errance, contrairement au croyant qui vit dans un monde stable et immuable. Seul l’amour désespéré de Marguerite parvient à le sortir de sa torpeur en lui proposant un autre transport, le transport amoureux. Son visage, sorte de gueule d’enfer, mange le cadre (en écho au diable du prologue), et dans un long travelling, vient réveiller Faust
4.
La chevauchée nocturne et aérienne des sorcières se rendant au sabbat existe déjà dans le cinéma scandinave, avec La Sorcellerie à travers les âges, et la chasse infernale est un thème important de la littérature fantastique germanique. La cavalcade du prologue de Faust associe directement le cheval au cauchemar, conformément à l’étymologie du terme en français, de l’ancien français quauquemaire dans lequel se retrouve le verbe « caucher » (fouler, presser) ou de l’anglais nightmare (jument de nuit).
Méphisto demande à Faust de prendre de la hauteur, d’avoir un point de vue sur le monde. Mais bien qu’il s’élève, Faust demeure aveugle (il n’a point de vue) et il ne voit pas ce qui crève l’écran. « Behold ! » (« vois ! ») disait pourtant l’avertissement du film. Un jeu entre l’ascension et la chute s’établit clairement autour de la notion de vertige. Les soubresauts et les mouvements circulaires décrits par la caméra mettent en lumière le désordre intérieur du personnage. En pactisant, Faust espère l’envol et aspire à la sublimation, mais il tombe dans la dépression et il connaît la chute.

