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French Cancan

Plans rapprochés

Comment instaurer le spectacle dans le spectacle ?

La première du Moulin-Rouge est l’occasion pour le personnage de Danglard de bouleverser le spectacle en l’inscrivant à l’intérieur même de la salle. La mise en scène de Jean Renoir ne fait que redoubler ce dispositif grâce, notamment, à un savant jeu de regards : le spectacle contamine salle et coulisses et se déploie dans tout l’espace du cabaret.

Dès le numéro d’Esther Georges, le personnage qui interprète La Complainte de la butte, le spectacle se déploie dans tout l’espace du Moulin-Rouge. Après l’annonce qui est faite sur la scène du cabaret, la jeune chanteuse surprend le public en arrivant par une porte du fond de la salle, qui donne sur un jardin. Tous les regards se détournent alors : le spectacle, d’emblée, se décentre, en passant de la scène à la salle 1. La réalisation insiste sur ce décentrement : même lorsque Renoir filme au plus près la chanteuse en resserrant son cadre, des personnes du public restent présentes à l’arrière-plan de l’image, comme pour mieux mettre en évidence le bouleversement opéré : il n’y a plus de quatrième mur, plus de séparation entre la salle et le spectacle. Par ailleurs, durant tout le numéro de la jeune chanteuse, et quelle que soit l’échelle de plan utilisée, Renoir ne cesse de filmer le regard du public en même temps qu’il filme la chanteuse. Celle-ci évolue librement dans la salle, suivie par quelques musiciens, et on voit parallèlement la foule la suivre du regard : les corps se tournent, les visages la cherchent. Renoir filme le lien qui unit l’artiste et le spectateur et qui se joue dans un regard 2. Mais le regard n’est pas seulement accroché au spectacle : il fait spectacle, comme le montre la suite de la séquence. Caché par le rideau de scène, Danglard, depuis les coulisses, observe, charmé, la chanteuse faire son numéro 3. Regard braqué sur elle, il pourrait sembler identique aux spectateurs de la salle, mais la réalisation interdit cette assimilation : le cadre l’isole, le particularise, qui plus est dans un espace presque abstrait et une lumière tranchée. Il est filmé comme un voyeur (ce qu’atteste le montage, puisque la jeune chanteuse continue son numéro sans se rendre compte de son regard), un sourire aux lèvres, derrière le rideau rouge du désir. La mise en scène redouble encore l’importance de ce regard en y ajoutant celui que Nini jette sur Danglard 4. La géométrie de la scène se complique : on passe d’une géométrie binaire (scène où est caché Danglard/salle où chante Esther) à une géométrie triangulaire dessinée par le jeu des regards (Esther à la pointe du triangle, observée par Danglard et Nini). La réalisation insiste beaucoup sur cette géométrie : le montage nous fait passer de l’un à l’autre de ces personnages tandis que Nini et Danglard sont filmés dans des plans symétriques, chacun à un bout de la scène, cachés derrière le rideau. Là encore, c’est le regard qui dit tout : Nini observe le regard désireux de Danglard sur Esther et l’on sent rapidement la jalousie monter dans ses propres yeux. Au tour de chant dans la salle s’est ainsi substitué le spectacle du drame de la jalousie, sur la scène au rideau baissé. Notons d’ailleurs que la chanson, si séduisante dans la salle, prend une autre coloration, plus douce-amère encore, lorsqu’elle est entendue, off, depuis la salle où Nini réalise l’attirance de Danglard pour la jeune chanteuse. Ce drame de la jalousie se poursuit dans la suite de la séquence et le jeu de regards est filé dans les coulisses, non plus dans une succession de plans, mais dans la composition d’un plan unique, par l’utilisation de la profondeur de champ 5. Nini, à moitié cachée au premier plan, surprend le baiser de Danglard et Esther, à l’arrière-plan. Elle est placée en léger contrebas, comme une spectatrice devant la scène surélevée où se joue le baiser. Un spectacle qui lui est insupportable et qu’elle va interrompre. Remarquons enfin que la bande-son, ici encore, est importante : on entend la mélodie sifflée par l’artiste qui vient d’entamer son numéro, mais cette mélodie prend une couleur légèrement différente en étant entendue off sur ces images où se joue un mini-drame passionnel. Alors qu’elle constitue l’essence même du spectacle du Pierrot siffleur, la mélodie résonne ici comme un accompagnement mal adapté, presque un contrepoint qui accentue l’amertume de la jeune Nini. Salle, scène, coulisses : Renoir filme donc la contamination du spectacle en se focalisant sur ce qui fait peut-être son essence, le regard.