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Good Bye Lenin!

Plans rapprochés

Le générique a-t-il une valeur programmatique ?

Quel rôle joue un générique ? Vaste réflexion sur l’existence et l’identité de l’ex-RDA, le film de Wolfgang Becker fait la démonstration de l’intrusion de l’Histoire dans l’intimité d’une famille berlinoise. L’analyse des premiers plans permet de voir comment la forme schématique du générique annonce le principe et l’esprit du projet filmique.

Les premières images du film, format réduit sur fond noir, sont celles d’un film amateur super 8 couleur reconnaissable à la qualité médiocre de l’impression. Un sous-titre « été 1978 » indique la date (antérieure au présent de la narration située avant et après la chute du mur de Berlin) et le lieu « notre datcha » (maison de campagne familiale). Le mot « datcha » renvoie à la culture russe ainsi qu’au niveau social de la famille dont le père tient à ce moment-là la caméra pour filmer ses enfants, une fille et un garçon prénommé Alex, jouant avec une brouette au milieu d’un jardin 1. Ces images d’anciennes joies enfantines et la musique semblent indiquer la tristesse vague d’une époque révolue (les premiers échos de la fameuse Ostalgie). Ces images sont raccordées entre elles par un fondu au noir et l’on découvre un Alex arborant fièrement un teeshirt à la gloire des cosmonautes soviétiques. Cette petite séquence d’images montées comme un album de famille en pré-générique est un condensé d’une histoire intime. Or, le générique qui s’ouvre par une vue du palais de la République sur un ciel viré au rouge 2 rompt à la fois avec ce qui précède et assure le lien entre cette petite histoire familiale et l’Histoire, la grande, celle de l’Allemagne de l’Est. L’intrusion de l’histoire du pays dans celle privée de la famille, c’est bien là tout l’enjeu de Good Bye Lenin! Une immixtion qui va, en effet, provoquer la fuite du père, une dépression de la mère, une enquête de la Stasi, le premier infarctus de la mère lors d’une manifestation politique de rue avant l’implosion du pays et, bien sûr, les nombreux efforts de la famille pour recréer la RDA disparue afin d’éviter tout choc émotionnel fatal à la mère. Ajoutons encore que la dramaturgie du film repose sur l’idée selon laquelle les deux histoires sont étroitement liées puisque la fiction (la vie d’Alex et de sa famille) est régulièrement interrompue par des parenthèses correspondant aux événements officiels, sortes de repères historiques (anniversaire de la RDA le 7 octobre 1989 ; démission d’Erich Honecker le 18 octobre et chute du Mur le 9 novembre ; traité de Moscou, dit Traité deux plus quatre, le 12 septembre 1990). Pendant que les noms des acteurs s’inscrivent au générique, une série d’images photographiques défile en fondus-enchaînés. La caméra effectue des mouvements de zoom sur certaines d’entre elles. Le spectateur assiste donc à une sorte de diaporama expressionniste, c’est-à-dire une certaine idée plus ou moins réelle (ou fantasmée) du pays dont le film à venir va tenter de recréer l’image (Alex ne dira-t-il pas en guise de conclusion du film, où l’on retrouve les mêmes images amateur de son enfance, que ce « pays n’a jamais vraiment existé sous cette forme » ?). Quoi qu’il en soit, ces plans fixes sont comme des souvenirs qu’on pourrait avoir gardés du pays à cette époque-là. Remarquons que toute l’histoire du film, y compris les relations de sa mère avec l’idéologie dominante, est conduite selon le point de vue d’Alex. Cette série de cartes postales aux couleurs sursaturées de Berlin-Est est comme des instantanés fétichisés (à l’instar du film dans son ensemble) d’un monde perdu, d’un monde qui n’a pas réussi à être ce qu’il voulait devenir. On y reconnaît encore l’horloge universelle sur fond rouge 3, la célèbre Alexanderplatz sur un ciel gorgé de bleu 4, la grande avenue Unter den Linden... Après l’album de famille, c’est l’album officiel de l’urbanisme austère de Berlin-Est et son caractère massif, spacieux et fonctionnel. Puis, suivant une planche de timbres commémoratifs du premier voyage dans l’espace du cosmonaute allemand évoqué plus haut, un buste de Lénine tourne sur lui-même tel un phare ou une vigie, le regard pointé sur le monde 5. L’éclairage en fait une sorte d’astre que sa « révolution » fait passer de la lumière à l’ombre. Tout un symbole. Good Bye Lenin! (« Au revoir Lénine ! »), le titre du film, inscrit à droite de l’écran, semble confirmer cette disparition. L’emploi de l’anglais et le rouge des lettres du patronyme rappellent enfin en filigrane l’époque de la guerre froide.