Plans rapprochés
Comment faire une déclaration silencieuse ?
La réécriture de la lettre de Mathias est l’occasion pour Nemours et Junie de se dire en un échange de regards tout ce qu’ils ne sont pas parvenus (et ne parviendront pas) à se dire avec les mots. Une belle déclaration amoureuse faite en silence que la musique et le mouvement panoramique de la caméra dénoncent à leur manière.
Une lettre d’importance a été égarée et doit être réécrite pour éviter le scandale... La princesse de Clèves, comme toute la cour, a cru un moment que ce courrier était l’œuvre d’une amante du duc de Nemours. Elle émane en réalité de Mme de Thémines, secrètement éprise du vidame de Chartres (l’oncle de Mme de Clèves). Or, la reine qui a donné toute sa confiance au vidame soupçonne quelque trahison. Elle désire alors lire la lettre que le vidame a récupérée entre-temps. Pour sauver ce dernier de la disgrâce et pour l’amour de Mme de Clèves, M. de Nemours accepte de faire croire qu’il en est le destinataire. Il tente alors avec la belle princesse, qui l’a lue plusieurs fois, d’en restituer l’esprit. Dans le film d’Honoré, la lettre d’amour adressée à Mathias a été écrite par son amant Martin qui l’a perdue par mégarde. Or, pour éviter que Henri et Esther (autres conquêtes de Mathias qui, comme le vidame, a une vie affective tumultueuse) n’apprennent la vérité, Mathias demande à Nemours, son professeur d’italien, d’accepter d’en être le soi-disant destinataire. La lettre perdue doit encore être écrite par une fille prétendument amoureuse de lui. C’est alors Junie qui s’y colle. C’est, dans le roman, l’unique moment où le duc et la princesse sont réunis dans les appartements de cette dernière (avec l’aval de M. de Clèves). C’est aussi un moment d’une délicieuse connivence. Le duc trouve là l’occasion de dire à celle qu’il aime des « choses plaisantes » et les deux en éprouvent une joie extraordinaire. « Mme de Clèves entra dans le même esprit de gaieté [que le duc] », nous dit Mme de Lafayette.
Hormis la grande déclaration finale, c’est aussi la seule scène où Nemours et Junie (placés sous le patronage de Mathias
1) montrent un vif plaisir à jouer la comédie de l’amour pour les autres et pour eux-mêmes. « Ça ne te dérange pas, Junie, de m’écrire une lettre d’amour ? » demande le professeur avec malice à son élève. Mi-désinvolte, mi-amusé par la situation à laquelle il souscrit sans retenue, Nemours suggère même un instant à Junie d’écrire sous sa dictée : « Je t’en supplie, mon amour, ne me quitte pas... » Cependant la jeune fille ne dit mot, préférant se livrer à un exercice qui semble la réjouir sensiblement comme le montre le regard significatif – langoureux – qu’elle adresse à Nemours
2. Le léger mouvement panoramique de la caméra qui accompagne le coup d’œil de Junie souligne toute la douceur qui se trouve inscrite entre l’élève et l’enseignant. Le pano a évidemment valeur de lien affectif entre les deux êtres. Il doit être vu comme une audacieuse déclaration d’amour de Junie à Nemours qui n’ose la recevoir qu’avec un sourire contenu, un peu gêné
3. Parviendrait-il à ses fins ? Un ange passe... On notera toutefois que si le mouvement d’appareil relie, il n’unit pas pour autant. La caméra va d’un visage à l’autre en suivant le fil invisible de leurs regards comme expressions muettes de leurs sentiments, mais ne fait pas des deux personnages un couple à l’écran, réuni dans le même cadre.
La chanson en anglais (leitmotiv musical du film) scande, quant à elle, tout ce que ce moment a de fragile, d’éphémère, d’impossible entre les deux. La nostalgie douloureuse qui s’en dégage annonce déjà la fin. Comme si Junie qui regarde une nouvelle fois celui à qui elle est censée écrire connaissait déjà le dénouement de cette histoire mort-née. Néanmoins, en plongeant ses yeux dans ceux de Nemours, l’adolescente cherche à puiser à la source du regard de l’adulte l’encre qui va lui servir à écrire les mots de l’amour. Son regard est alors rempli d’une immense douceur, d’une évidente admiration sinon d’un certain désir pour ce séducteur qu’elle ne semble plus redouter à cet instant. Mieux, elle paraît sûre d’elle, prête à donner et à recevoir un amour qu’elle (se) refuse et qu’elle sait interdit. C’est ici le seul moment du film où elle semble épanouie, souriante, câline, offerte à l’enivrant tumulte des sentiments. Sans doute, cette petite farce épistolaire est-elle révélatrice de la profondeur de ses propres sentiments et du plaisir qu’elle « devrait » en éprouver.
La caméra est mue par un nouveau mouvement (identique au premier)
4. Or, il n’accompagne pas seulement le regard de la jeune fille ; il en souligne l’effet sur Nemours qui, cette fois, répond avec un sourire plus appuyé, comme entendu et parfaitement heureux et conscient de ce qui se passe dans l’esprit de celle qu’il convoite
5. « Leurs yeux se rencontrèrent... », disent les romanciers. Et Nemours et Junie de faire de cette cabale l’occasion d’une parenthèse amoureuse délicieusement silencieuse.

