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Le Guépard

Plans rapprochés

Comment mettre en scène l’isolement dans la foule ?

Comment Visconti donne-t-il à voir l’isolement et le déclin du prince Salina ? Le court extrait de la séquence du bal permet d’envisager la façon dont la mise en scène suggère ce retrait du personnage.

Le prince apparaît d’abord comme un invité affable et mondain, très à l’aise au milieu de ses semblables 1. Le plan débute en effet sur une large vision du salon et de ses invités, le prince rayonnant en son centre. Mais très vite un panoramique provoque un décentrement du personnage : toujours souriant, le prince se place néanmoins à l’écart des autres invités et s’appuie sur la cheminée. Avant ce mouvement, un même plan permettait d’inscrire le personnage au milieu des autres invités ; dorénavant, il faut passer par un jeu de champs/contrechamps pour montrer le prince et le reste des invités. Le prince n’est donc plus un invité parmi d’autres, pris dans l’action générale ; il devient un spectateur isolé de cette même action, dont il semble s’exclure.

Par la suite, le malaise du personnage accentue cet isolement : la caméra de Visconti se remet en effet en mouvement pour se rapprocher davantage de lui et mieux l’isoler de la foule. La bande-son confirme cette sensation d’isolement : les sons d’ambiance s’estompent légèrement, tout se recentre sur la perception intérieure du personnage, qu’un malaise physique vient arracher à la situation. Enfin, le regard interrogatif qu’il adresse à son propre reflet 2 renforce cette impression générale : le prince se retrouve « face à lui-même », entièrement tourné sur son malaise et l’appréhension qui en découle.

Dans la suite de la séquence, la caméra retrouve un plan large sur le salon qui rassemble le prince et les autres invités. Mais la composition du plan est telle que la sensation d’isolement du prince ne fait que perdurer sinon s’accentuer 3. D’abord, la fixité du plan permet de concentrer le regard du spectateur sur les moindres faits et gestes du personnage et ainsi de mieux faire ressortir sa fatigue et son abattement. Surtout, un violent contraste existe entre le premier plan (les discussions vives et enjouées du groupe de jeunes femmes) et l’arrière-plan (le prince Salina, seul, debout puis assis, à l’entrée du salon). Cette composition, qui utilise une diagonale de l’image, fait paradoxalement ressortir le silence et la douleur derrière la cacophonie joyeuse des discussions féminines. Là encore, Visconti parvient donc à nous faire accéder à la perception intérieure du personnage (que son malaise fait se replier sur lui-même) alors même qu’il donne à voir une scène de foule.

Le contraste entre le groupe de jeunes femmes et le prince est encore accentué dans le champ/contrechamp suivant. Un plan nous montre d’abord le groupe de jeunes femmes tel qu’il est vu par le prince : l’espace est comme saturé de personnages, de lumière, de voix et de sons 4. Là encore, Visconti suggère la perception intérieure du personnage et nous fait ressentir l’angoisse et la sensation d’étouffement qui sont les siennes. Le contrechamp nous montre ensuite le prince : Visconti utilise un gros plan qui achève de l’isoler de ses semblables 5. Son visage occupe presque tout l’écran, les autres ont presque entièrement disparu et même le bruit des conversations semble s’être évanoui. Ne reste qu’une sensation : celle d’une solitude perdue dans la multitude.