Plans rapprochés
Qu’est-ce qu’une épopée méditative ?
La découverte de l’Autre dans les films opposant deux civilisations constitue toujours un tournant de l’intrigue. Dans les épopées, celle-ci donne souvent lieu à une mise en scène spectaculaire. Rien de tout cela ici. Terrence Malick a fait le choix d’une scénographie dénuée d’effet dramatique inutile, portant surtout sur les émotions et la fascination exercées par l’étranger.
Avec Le Nouveau Monde, Terrence Malick prend le genre épique à rebrousse-poil. Plutôt que de répondre aux attentes propres au genre avec ses habituelles scènes d’action (de combats notamment) et ses héros puissants, il préfère une autre voie, lyrique et méditative, où la nature occupe une large place. Point de dialogues explicatifs, Malick laisse le soin aux images souvent muettes de traduire les idées, les émotions et les sensations. La scène climax de la rencontre entre les deux communautés, britannique et indienne, se déroule dans un vaste champ d’herbes folles desquelles émerge un être singulier
1. Filmé en (forte) contre-plongée, l’homme, torse nu, une crête de cheveux sur le crâne, un anneau dans le nez, le bas du visage tatoué, l’œil aux aguets, l’oreille tendue, possède tous les attributs du méchant Indien sur le pied de guerre tel que pouvait le représenter le cinéma hollywoodien. Le plan suivant confirme cette impression : l’homme s’avance en tapinois dans la végétation, une lance de combat à la main, prêt à bondir. Comme pour le plan précédent qui dramatise l’entrée en scène du personnage, le travelling avant rétrécit progressivement le champ de la caméra et isole le personnage, lui prêtant un aspect d’autant plus menaçant qu’il marche en direction de l’objectif. L’attaque semble imminente. Malick joue bien sûr de cette méprise et des conventions en retardant l’entrée dans le cadre des colons venus à la rencontre de l’homme
2. En lieu et place de la violence de l’affrontement, le réalisateur nous propose une scène d’une incroyable douceur. Armés de pied en cap (armes à feu, lances, casques, armures), les Britanniques s’avancent vers l’inconnu. Puis, contrechamp du plan précédent, un travelling d’accompagnement souligne l’imminence de la confrontation avec les habitants du Nouveau Monde
3. Le visage tendu du capitaine Newport, la main au fourreau de la plupart de ses soldats (prêts à dégainer), leur vigilance au moment où les deux chefs se toisent, tous ces éléments de mise en scène traduisent l’état d’anxiété dans lequel chacun se trouve. Après l’ouïe et la vue, deux autres sens sont convoqués chez les Indiens pour entrer en contact avec les nouveaux arrivants : l’odorat (le chef n’apprécie guère l’odeur de ses étranges visiteurs) et le toucher, deux manières de circonscrire l’identité de l’Autre. Enfin, un cri du chef semble rassurer les siens qui, après quelques palpations craintives, s’enhardissent peu à peu. Le geste qui nous rappelle celui, célèbre, de la chapelle Sixtine où Dieu touche la main inerte d’Adam pour lui donner la vie éclaire d’une sombre lumière le sens de cette rencontre
4. À l’inverse de la fresque peinte par Michel-Ange, le « dieu » blanc incarné (ironiquement) ici par le capitaine Smith est plutôt en train de transmettre la mort de la civilisation indienne telle que Malick nous la présente. Loin d’imaginer les conséquences funestes de cet instant, tous les gestes des Indiens manifestent un caractère curieux, doux, timide et éminemment pacifique. Attirée par le cri de son chef, Pocahontas apparaît à l’écran et répond d’emblée à son nom, fondateur d’une partie de sa légende, à l’idée que l’on se fait d’elle
5. Espiègle, sautillante et rieuse, elle s’est approchée de la réunion des hommes. Pour symbolique qu’elle soit, son apparition la place au même niveau que la nature comme élément féminin présidant à cette rencontre capitale. Ce n’est, en effet, pas un hasard si la nature complice fait surgir celle qui sera l’agent unificateur des cultures, la passeuse entre le monde végétal (elle est au sens propre dans son élément) et le règne humain. La jeune Indienne représente la vibrante affirmation d’un devenir-moléculaire, d’un idéal cosmogonique où chaque être constitue un maillon d’une immense chaîne reliant tous les organismes, où l’homme et la nature ne forment plus qu’un.

