Plans rapprochés
Comment l’espace exprime-t-il l’angoisse ?
La séquence de l’interrogatoire permet de mettre en évidence l’espace de l’angoisse et de la culpabilité qui caractérise tout le film en installant, par la mise en scène et le montage, des contrastes saisissants et des oppositions déstabilisantes.
La séquence est introduite par un panoramique sur le personnage de Joseph K. traversant une vaste antichambre où il rencontre une femme qui lui donne une direction à suivre. K. pousse alors une porte et découvre un espace totalement imprévisible : haute et vaste, la salle d’interrogatoire est emplie d’une foule qui semble l’attendre. Le contraste entre l’antichambre déserte
1 et la salle d’interrogatoire bondée
2 est saisissant et le personnage lui-même ne peut éviter un mouvement de recul. D’un plan à l’autre, le mouvement des personnages semble cohérent (Welles opère un raccord dans le mouvement avec l’ouverture de la porte à doubles battants), mais une impression de heurt domine dans l’enchaînement des espaces à l’intérieur desquels ces mouvements se déploient. Cette impression dans l’enchaînement des plans est caractéristique de l’ensemble du film : si le mouvement du personnage est « raccord », la contiguïté des espaces traversés ne cesse de surprendre.
Ainsi, le monde que traverse Joseph K. est instable, labyrinthique et son futur (c’est-à-dire le plan suivant et l’espace qui le caractérise) ne se laisse jamais appréhender ni deviner, aussi bien par le personnage que par le spectateur. Par ailleurs, cet espace est souvent angoissant en raison de ses excès. Tantôt, il apparaît trop vaste, comme l’exprime le plan d’ensemble sur cette salle saisie selon des angles et par l’utilisation d’un objectif en grand-angulaire et d’effets de résonance sonore qui en soulignent l’immensité. Tantôt, il se révèle trop étroit, telle la minuscule estrade sur laquelle le personnage peine à trouver son équilibre
3. L’espace est aussi trop vide ou trop peuplé. En ouvrant une porte, K. passe ainsi d’une antichambre, où il apparaît bien seul et où finalement une femme fait étrangement sa lessive, à une salle d’interrogatoire bondée dans laquelle il lui faut se faufiler. Une fois qu’il a pénétré à l’intérieur de la salle, le personnage subit un espace dont la mise en scène souligne l’aspect angoissant en insistant sur sa saturation. Les cadrages sont en effet toujours fermés (présence de spectateurs en amorce ou bord cadre) et l’horizontalité comme la verticalité semblent irrémédiablement bouchées. Les différents panoramiques horizontaux donnent à voir un espace saturé de spectateurs et le passage de la plongée
4 à la contre-plongée
5 ne donne pas plus de chance au personnage, qui semble scruté et menacé de toute part. La vulnérabilité de Joseph K. apparaît dans ces regards sans cesse braqués sur lui, et dans le peu d’espace dont il dispose lui-même sur l’estrade. Enfin, les plans généraux qui montrent le personnage à distance pendant sa défense suggèrent assez bien l’aspect dérisoire de sa pugnacité et de son ironie. Joseph K. se démène visiblement en vain.
Le personnage finira par quitter la salle, mais cette fuite hors de l’espace saturé ne laisse pas plus d’espoir : l’invraisemblable porte qu’il vient de refermer derrière lui est immense et le personnage semble perdu et écrasé par une grandeur qui le dépasse
6.

